Comment lisent les élèves

Cette année, je fais participer mes élèves au Prix littéraire Région Île de France. Grâce à ce projet, je souhaite observer mes élèves entrain de lire, voir ce qui les incite, ce qui les bloque… J’ai aussi dans l’idée d’accueillir leurs impressions premières et d’encourager les échanges pour voir s’ils parviennent par eux-mêmes à construire une interprétation, à évoluer dans leur posture de lecteur naïf pour aller vers la posture de lecteur expert.

Le projet :

Ce projet concerne 20 élèves de classe de seconde, en option Littérature et Société. Les élèves sont issus de 2 classes différentes.

Le projet vise à faire élire l’un des 5 livres sélectionnés pour le département du Val d’Oise.

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  • Le Mal que l’on se fait, de Christophe Fourvel
  • La Petite Communiste qui ne souriait jamais, de Lola Lafon
  • Les Ombres, de Vincent et Hippolyte Zabus
  • Uniques, de Dominique Paravel
  • Carte son, de Patrick Bouvet

Les 5 livres appartiennent à des genres variés : récit, poésie, roman graphique.

L’idée de départ est de profiter de la plage horaire optionnelle de l’enseignement littérature et société pour créer une atmosphère moins scolaire et de s’interroger avec les élèves sur leur rapport à la lecture. A cette fin les lectures ne sont pas obligatoires. La seule obligation est de rapporter un des livres de la sélection chez soi. Au début de l’année, j’envisageais simplement d’utiliser le temps scolaire pour que les élèves échangent sur leurs lectures (ou leurs non-lectures!) effectuées pendant la semaine, afin de déclencher chez eux une attitude réflexive quant à leurs pratiques.

Le support :

A cette fin j’ai créé des lieux d’échange virtuels sur une application en ligne (Padlet), sorte de mur virtuel où les élèves peuvent écrire simultanément. On peut aussi déposer des vidéos ou autres enregistrements.

Déroulement :

La première semaine, les vidéos ont permis d’enregistrer les échanges des élèves autour des raisons de leur choix de livre. Il me semble que les raisons de leurs préférences étaient l’intrigue pour les élèves déjà lecteurs, la brièveté pour les élèves faibles lecteurs ou le roman graphique pour les amateurs de mangas/BD. En tout cas leur choix avait un rapport direct avec leurs habitudes de lecture antérieures.

La deuxième semaine, ils ont commenté leurs premières expériences de lecture. La plupart se sont intéressés à l’intrigue, et ont raconté ce qui se passait dans leur livre. Certains livres moins narratifs que les autres ont de ce fait été rejetés : les élèves n’ont pas persisté dans leur lecture (Carte son, à cause de son écriture poétique, en vers ; Le mal que l’on se fait, dont les  trop nombreuses descriptions ont entravé la perception de la trame narrative ; La Petite Communiste qui ne souriait jamais, avec son énonciation complexe et sa situation historique particulière et mal connue des élèves).

Je leur ai demandé de commenter par écrit les vidéos de leurs échanges directement sur le Padlet, en réagissant à ce que leurs camarades avaient dit des livres, de façon à engager une sorte de dialogue en ligne. Cela a donné autre chose que ce que j’imaginais : ils ont essentiellement réagi à leur prestation face à la caméra (apparence, élocution, positionnement dans le groupe par rapport à la prise de parole), mais à la réflexion je trouve ça intéressant. Finalement leur engagement par rapport à ce qu’il dise des œuvres est un propos qu’ils doivent assumer publiquement, et cette attention qu’ils portent à leur image, si elle me paraissait secondaire au départ puisque j’attendais des commentaires sur les textes, est en fait capitale.

La troisième semaine, nous avons procédé à des échanges de livres et réfléchi aux questions que nous pourrions poser à la libraire à laquelle nous rendrons visite dans le cadre du projet.

Quatrième et cinquième semaine : je leur passe quelques vidéos. Nadia Commanecci aux JO de 76, le teaser de Patrick Bouvet sur son propre livre Carte son, des bandes-annonces réalisées par d’autres élèves, les années précédentes. L’idée est de les faire réagir sur les œuvres par un détour : comme ils n’ont pas les outils d’analyse pour être spontanément dans la critique, je voudrais qu’ils échanges sur ce qu’ils voient (la perfection des mouvements de la gymnaste, la mise en image et en musique du texte de Patrick Bouvet). Quelques remarques intéressantes sortent, mais je ne sais pas quoi en faire… Je voudrais qu’ils réalisent à leur tour des bandes-annonces. Je leurs donne quelques indications techniques (logiciel etc). Ils sont intéressés par l’idée, mais la semaine suivante, pas de bande-annonce. Pour le coup je ne suis peut-être pas assez prescriptive avec eux… Il faudrait que je leur donne une date butoir pour présenter leur travail.

Sixième semaine : je les mets par groupe, et je passe parmi eux pour enregistrer leurs échanges. Ils doivent préparer les questions qu’ils poseront aux auteurs le 12 décembre, puisque nous les rencontreront tous les cinq à Cergy dans e cadre du projet. Dans un deuxième temps, je les mets en salle informatique pour qu’ils alimentent le Padlet de leurs commentaires.

Pour plusieurs groupes, la présence d’un dispositif d’enregistrement stimule les échanges. Certains ont des réactions très stimulantes et passent de l’intrigue anecdotique à des pistes d’interprétation tous seuls. Je pense au cas de Uniques : les élèves racontent les anecdotes de l’oeuvre en disant qu’ils ont beaucoup aimé cette chronique d’événements quotidiens « Ce n’est pas intéressant, mais on lit et on aime bien ». Ils veulent probablement dire qu’ils se reconnaissent dans le quotidien très ordinaire des personnages. Il trouvent qu’il n’y a pas de lien entre les histoires, jusqu’à ce qu’une élève dise que si : tous les personnages habitent dans la même rue. Puis ils se rendent compte que les personnages fêtent l’épiphanie. Je leur demande de chercher le sens du mot. La deuxième définition (“Prise de conscience soudaine et lumineuse de la nature profonde de quelque chose”) les met sur la piste d’une interprétation. À travers ces histoires en apparence banales et diverses, y aurait-il un sens “unique”? Une élève me dit qu’elle a trouvé une interview de l’auteur. Je lui demande de la mettre sur le Padlet. Les élèves écoutent cette interview et découvrent que Dominique Paravel justifie sont entreprise par la phrase de Marcel Duchamp qu’elle met en exergue de son ouvrage. Les élèves cherchent qui est cet artiste et commencent à réfléchir au rapport de cette phrase de Duchamp avec le sens que l’auteur aurait voulu donner à son texte. « En fait on est entrain de faire une enquête » me disent-ils. J’aime bien…

Je suis très enthousiasmée par ces échanges car je suis très peu intervenue, et les élèves ont construit par eux-mêmes des pistes d’interprétation qui semblent très valables (je précise que je n’ai pas encore lu ce livre-là, et cette ignorance me rend très réceptive à leurs propositions).

Par ailleurs je note que ce Padlet a été alimenté de nouveaux commentaires dans les jours suivants, hors temps scolaire (pas les autres).

Semaine 6 : aujourd’hui je pense les mettre en groupes et leur faire enregistrer une interview imaginaire de l’auteur : ils devront imaginer les questions, et les réponses que l’auteur pourrait donner. Nous mettrons ces échanges fictifs sur les Padlets. Je pense que cela leur permettra de préparer la rencontre avec les auteurs (ils pourront ensuite comparer leurs interviews fictives avec les vraies réponses des auteurs), et les mettra davantage dans une attitude réflexive et interprétative face aux textes. Je voudrais aussi qu’ils sélectionnent un extrait et en enregistrent la lecture.

La suite au prochain épisode!!!

Un atelier d’écriture en Seconde avec Éduthèque

La vidéo de l’expérience

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J’ai conduit toute l’année un atelier d’écriture créative en Accompagnement Personnalisé, niveau seconde. J’ai eu l’occasion de proposer aux élèves diverses contraintes d’écriture afin qu’ils puissent se confronter à la démarche de création. J’ai souvent été amenée à utiliser l’image comme support, cela permettait de lancer les élèves d’une manière moins contraignante qu’un extrait de texte.

Difficulté

Comme n’importe qui, je suis allé chercher mes images sur un moteur de recherche, et je les leur ai projetées au tableau. La démarche est simple, mais elle est aussi périlleuse, car nous ne respectons pas le droit lorsque nous faisons cela. Or l’éducation aux médias fait partie de nos missions maintenant. Aider les élèves à comprendre qu’internet n’est pas une zone de non droit, qu’il existe un savoir-vivre, voire une déontologie du web, est une nécessité. Ils seront des citoyens connectés, ils doivent avoir conscience des bonnes pratiques de ce nouveau monde.

Dans ces conditions, comment leur expliquer qu’il faut respecter la création des artistes, mais que nous, bon voilà, dans le cadre scolaire, on n’a pas vraiment le temps de se préoccuper de la question… Que leur fait-on comprendre dans ce cas ? Qu’il existe des règles, mais qu’individuellement, on peut bien s’en passer. Tant qu’on ne se fait pas prendre…

En plus, l’idée saugrenue de publier leurs magnifiques textes sur le site du lycée m’a traversé la tête. Après quelques temps, j’ai fini par le faire. Et pour dire vrai, lors des premières publications en ligne, je n’ai pas trop hésité à utiliser des images qui n’étaient pas toutes sous licence Creative Commons. Or là, le problème n’était plus seulement moral, il devenait juridique. Les auteurs des images auraient été fondés à demander réparation à l’établissement.

Que faire ?… C’est le supplice de Tantale : tous les documents imaginables sont à porté de clic, mais on ne peut pas y toucher. Très frustrant…

Puis vint Éduthèque

C’est alors que je découvre Éduthèque, un portail créé par le ministère (et plus concrètement par ma copine @drmlj…), qui donne accès aux ressources de différentes institutions. Pour ma part je me concentre sur l’offre Arts et Lettres, et je rentre dans les espaces dédiés du Louvre, du centre Pompidou, de la Cité de la Musique, de la RMN, de la BNF… À la découvertes de ressources que je pourrais utiliser pour mon atelier d’écriture.

Et pourquoi n’irait-on pas directement sur l’espace pédagogique des sites en question, pourrait-on se dire ? Et bien JUSTEMENT ! Parce qu’en passant par ce portail, on accède à des ressources dont les droits ont été négociés pour une utilisation pédagogique. Ce qui signifie que je peux utiliser les images que j’y trouverai en classe, voire les faire figurer sur le site du lycée en regard des textes de mes élèves, et ce, en toute tranquillité d’esprit. J’ajoute que j’ai été convaincue par la qualité photo des ressources, en très grande résolution, ce que l’on ne retrouve que de façon bien plus aléatoire sur un moteur de recherche…

Chacun son image, chacun son Ipad

Comment organiser concrètement l’atelier ? Je profite d’un prêt d’IPads par Créatice (service de prêt de matériel par l’académie de Versailles). Je décide de travailler sur le thème du manuscrit et de l’enluminure, sur rapport entre texte et image sur la page. Je demande aux élèves de se mettre dans la peau de l’enlumineur, du moine copiste, et d’écrire un monologue intérieur correspondant au moment où l’artiste compose sa page. Ils ne doivent pas être dans la simple description de l’image, pas dans son analyse, mais bien essayer d’imaginer les affres de la création au moment où elle s’opère. À cette fin il est important qu’ils choisissent eux-mêmes l’image sur laquelle ils vont s’exprimer, ils ne doivent pas être contraints de tous traiter le même document ; l’élection est une première appropriation.

C’est là que la tablette leur est utile. J’ai envoyé sur un espace collaboratif un certain nombre d’images que j’ai choisies, et ils peuvent les faire défiler, zoomer sur certains détails, rencontrer individuellement chacune des œuvres.

Échanges entre artistes

Enfin nous lisons les textes des uns et des autres. C’est un moment d’écoute réel, les élèves sont attentifs aux lectures de leurs camarades. Après chaque lecture, on échange sur l’écriture de l’auteur en herbe, on spécule sur ses intentions, et on essaye d’étayer nos hypothèses par des observations stylistiques. C’est simplement la démarche habituelle lorsque l’on analyse un texte en cours de français… Sauf que là, les élèves sont intensément mobilisés, en tant qu’auteurs, quand ils ont livré quelque chose d’intime et se découvrent impatients et fébriles de ce que l’on en dira, ou bien en tant que commentateurs, alors qu’ils tentent de déchiffrer avec le plus de justesse possible l’expérience d’écriture du camarade-auteur.

Leurs textes sont vraiment très beaux, je suis sincèrement impressionnée par le talent de certains, leur aptitude à opérer des rapprochements que je n’aurais pas imaginés. Mais au-delà de cette expérience créative qui leur donnera certainement confiance en eux, en leur capacité à écrire d’autres choses, mon espoir est qu’ils se persuadent de l’intérêt qu’il y a à analyser un texte en cours de français, qu’ils éprouvent véritablement le désir de comprendre ce qui fait qu’un auteur est grand, ce qui fait que son style nous touche.

La classe inversée

C’est peut-être parce que les suédois ont un des meilleurs systèmes éducatif d’Europe, qu’ils ont omis de nobéliser l’éducation. On va dire ça comme ça… Heureusement, le Qatar est là! Après avoir racheté le PSG, le petit émirat continue son oeuvre de bienfaisance humaniste universelle en organisant un sommet mondial annuel qui récompense les projets éducatifs les plus innovants. Cette année, le sommet a eu lieu mi-novembre, et il s’appelle  WISE, comme World Innovation Summit for Education. C’est malin (ahah, joke inside…)

Un projet a attiré mon attention, c’est celui de la Classe Inversée. C’est tout simple: les élèves suivent le cours à la maison, via un tutoriel, et le temps de la classe est consacré aux exercices. Alors qu’habituellement on fait le contraire. Ça permet de s’adapter au rythme d’apprentissage de l’élève, en individualisant plus les explications que peut alors lui prodiguer le professeur une fois l’aspect théorique assimilé. Les exemples proposés par le reportage ci-dessous concernent essentiellement les maths, mais nul doute que le procédé est transférable/ adaptable/ modulable dans d’autres disciplines.