De la lecture à l’écriture numérique

Article publié sur La Page des Lettres, interview sur Le Café Pédagogique.

Les étapes précédentes du projet ici et ici.

Constat de départ :

Les pratiques de lecture et d’écriture évoluent avec le numérique. Il est intéressant de se demander dans quelle mesure cet outil favorise l’appropriation des savoirs par les élèves, mais également en quoi il est un objet d’étude en soi. C’est pourquoi nous avons décidé de faire lire une œuvre numérique à nos élèves, et de leur en faire créer une à leur tour, en utilisant la tablette comme outil de lecture et d’écriture.

Le projet a été conduit au sein de deux classes de Seconde, comme perspective à l’étude du roman et de la nouvelle au XIX° siècle. Les Instructions Officielles préconisent en effet d’offrir aux élèves une ouverture sur l’évolution du genre romanesque, ce que l’oeuvre contemporaine abordée au cours de ce projet permet. On notera que la plupart des élèves étaient peu enclins à la lecture habituellement. C’est pourquoi les enseignantes ont décidé de mener cette expérience, en pariant sur l’attractivité de la lecture sur tablettes. Les enseignantes se sont appuyées sur l’opération #100bibs50epubs lancée par François Bon, qui a ouvert une partie du fonds de sa maison d’édition Publie.net à des institutions publiques (bibliothèques, établissements scolaires…), afin de promouvoir la littérature numérique et de populariser la lecture sur tablettes.

Objectifs

1 Découvrir la littérature numérique : de l’histoire du livre à l’œuvre de Juliette Mézenc, Sujets sensibles

Le premier temps a consisté à réfléchir à l’évolution du livre, du papier au numérique, grâce à l’exposition numérique de la BNF l’aventure du livre. Afin qu’ils s’approprient cette histoire du livre, on a demandé aux élèves d’explorer le site et de créer un questionnaire à destination de leurs camarades ; ils ont alors pu s’interroger mutuellement sur leurs découvertes. Le second temps s’est construit autour de l’œuvre de Juliette Mézenc :  Sujets sensibles. Les élèves ont été invités à lire le livre numérique sur tablettes, en classe et à la maison. Dans ce texte, l’auteur s’inspire de son expérience d’enseignante dans un lycée dit « sensible », et recueille par bribes le témoignage de 10 élèves, qu’elle émaille de réflexions personnelles, insérées en italiques, sans autre signalement du changement de système d’énonciation. Elle enrichit son œuvre d’hyperliens ou de copier-coller d’articles faisant écho au témoignage qu’elle retranscrit. Le contrepoint de voix, ainsi que l’enrichissement hypertextuel rendent le texte polyphonique, ce qui constitue l’originalité mais aussi la complexité de l’oeuvre Sujets sensibles

2 Rencontrer un auteur : l’écrivain est dans la classe

Les élèves ont rencontré deux fois l’auteur grâce à un partenariat mis en place avec la Maison des écrivains. Cela a été un moment fort et fédérateur. Il a consisté en une discussion libre au cours de laquelle le système d’énonciation particulier de l’œuvre de Juliette Mézenc a été éclairé : l’auteur a expliqué comment la retranscription des témoignages de ses élèves lui avait inspiré des réflexions personnelles, qu’elle avait choisi d’insérer en italiques.

On a demandé aux élèves de ne prendre en note que ce qu’ils souhaitaient retenir de la rencontre avec l’écrivain. Ils ont ensuite été invités à construire un compte-rendu collectif sur Etherpad (logiciel d’écriture collaborative) mettant ainsi en commun les différents aspects de la rencontre. Ils ont ainsi pu compléter leur prise de note partielle au départ grâce à ce travail collectif.

3 Créer une œuvre numérique :

La tâche finale demandée aux élèves était de réaliser un livre numérique. En réutilisant la technique de travail de Juliette Mézenc, les élèves ont écrit des textes qu’ils ont ensuite mis en forme sous l’application iBooks author, ou Calameo, ce qui les a amenés à s’interroger sur la valeur ajoutée que le numérique apportait à leur texte.

  • La consigne d’écriture : A l’issue de la première rencontre, Juliette leur a demandé de collecter le témoignage d’une personne de leur choix, tout en gardant son anonymat, avec pour consigne de ne pas prendre en note toute l’interview mais de ne retenir que les phrases ou les expressions qui faisaient écho en eux, qui résonnaient.
  • L’atelier d’écriture : A l’intérieur des témoignages ainsi collectés, les élèves ont été incités à faire intervenir leurs propres réflexions, pensées ou évocations – en italiques donc, pour reproduire le système d’énonciation de Juliette Mézenc.
  • La finalisation numérique : Dans un dernier temps, les élèves ont complété leurs textes avec des images, des hyperliens, des insertions audio et vidéo pour ajouter une dimension véritablement numérique et multimédia aux textes. Cela a été l’occasion de s’interroger sur le statut de ces insertions : étaient-elles illustratives, informatives, complémentaires, d’une autre nature encore ?

Les productions des élèves

Livre des Secondes 4 :

Livre des Secondes 9 : Version PDF :

PDF - 9.5 Mo

Version Ebook pour tablette : https://www.dropbox.com/s/eokbj2iyvi995g2/SujetsSensibles2nde9.ibooks

Bilan et perspectives

  • De la tablette d’argile à la tablette numérique : Les élèves ont pu découvrir l’histoire du livre : grâce à l’exposition numérique de la BNF, les élèves ont pu prendre conscience de l’évolution des supports du livre (Tablettes d’argile, papyrus, parchemin, papier, imprimerie…) jusqu’à la tablette numérique.
  • Séduction de l’outil : ruptures et continuité   Ils ont également découvert la littérature numérique. Les élèves ont été tout d’abord séduits par le support de lecture et l’aspect multimédia du texte. L’activité numérique leur a paru en opposition avec les lectures scolaires traditionnelles sur papier. Malgré l’apparente rupture provoquée par le support, les enseignantes ont eut à cœur de montrer aux élèves que le fond du propos de Juliette Mézenc s’inscrivait dans un héritage littéraire, tout en utilisant les potentialités numériques pour enrichir le texte de nouvelles dimensions. Ce projet leur a en outre permis de comprendre une situation d’énonciation complexe par la pratique : en se confrontant eux-mêmes à la co-présence de deux énonciateurs distincts dans le texte, ils ont acquis une plus grande acuité en tant que lecteurs.
  • Nouveaux supports, nouveaux lecteurs ? Les élèves ont adhéré à la lecture sur tablettes immédiatement. Après les avoir interrogés sur les raisons de cet engouement, ils ont déclaré que le geste de lecture leur paraissait pus proche de leurs usages quotidiens (smartphone, tablette, ordinateur…)
  • « Ces jeunes gens qui attendent toujours de l’écrivain qu’il dise enfin ce qu’il dérobe » (Lettre à Antonio Lobo Antunes, de J.C Pirotte) La rencontre avec l’auteur a été particulièrement motivante pour des élèves peu enclins à la lecture habituellement. Ils ont été très désireux de tirer le meilleur parti possible de cette rencontre et de se montrer à la hauteur des attentes de Juliette Mézenc.
  • Technologie et liberté : La tablette s’est avérée être un outil très complet, permettant à la fois la lecture, l’écriture et le stockage des données via un cloud, de sorte que l’on peut les retrouver ultérieurement depuis n’importe quelle interface. Les enseignantes souhaitent donner suite à cette expérience dans le cadre de leur enseignement en classe.

Outils numériques utilisés

  • iPads, tablettes numériques
  • Logiciels de traitement de texte pour tablettes
  • Utilisation de l’espace de stockage OwnCloud de l’Académie de Versailles
  • Fonction dictaphone/ appareil photo de smartphones
  • Ibooks Author et Calameopour réaliser l’ebook.
  • Etherpad (Académie de Versailles) pour l’écriture collaborative.

Feuille de route

  • Avril 2013 : déclaration de participation à l’opération #100bibs50epubs initiée par François Bon, avec sa maison d’édition Publie.netet le CNL, qui met à disposition un certain nombre d’ouvrages de sa maison d’édition.
  • Juin 2013 : demande d’un prêt de tablettes auprès de CREATICE pour le printemps 2014
  • Juin 2013 : demande d’une classe PEAC auprès de la DAAC Versailles, afin de financer la venue de l’écrivain
  • Décembre : achat d’autres tablettes par le lycée Jean-Jacques Rousseau
  • Janvier-février 2014 : mise en place de la collaboration avec Juliette Mézenc, grâce à la Maison des Écrivains.
  • Mars 2014 : interventions de l’auteur en classe.
  • Avril-juin 2014 : finalisation des livres numériques et mise en ligne sur le site du lycée Jean-Jacques ROUSSEAU (Sarcelles).
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Projet littérature numérique, acte I

Première journée du projet…

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Les élèves découvrent le texte de Juliette Mézenc, Sujets sensibles, aujourd’hui en classe. Ils ont des tablettes (obtenues de haute lutte…) et je projette en même temps le texte au TNI. Certains préfèrent lire sur leur téléphone… Je les laisse faire à leur gré.

Nous intitulons la séquence “Permanence et mutations de la lecture à l’heure du numérique”. On commence par découvrir l’utilisation technique de la tablette, la bibliothèque, l’accès à la table des matières, la possibilité de prendre des notes sur le texte. On découvre également les hyperliens qui émaillent le texte, on s’interroge sur l’énonciateur, qui ne se distingue du personnage que par le passage des caractères droits aux italiques.

Je ne boude pas mon plaisir en les regardant lire vraiment sur les tablettes, alors même que mes traditionnelles photocopies ont souvent un succès plus que modéré, même chez les meilleurs élèves….

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Et puis on s’attarde sur la présentation de Juliette, dans laquelle elle mentionne son site Motmaquis, ainsi que son adresse twitter @juliettemezenc. On discute avec les élèves sur le nouvel environnement dans lequel les auteurs évoluent désormais, entre blog et réseaux sociaux.

Et puis hop. Et si on lui envoyait un tweet? Une élève s’en charge.

Et Juliette répond dans la soirée… La glace est rompue, voilà que des élèves engagent une conversation avec un auteur en temps réel. Je leur demanderai demain ce qu’ils en pensent, mais la situation est quand même assez inédite, et totalement enthousiasmante!

On lit le premier chapitre de Sujets sensibles en classe. Ils trouvent ça “mieux que Candide“, précédente tentative plus ou moins ratée (enfin plutôt plus que moins…) de les faire lire sur tablette. La tentative n°2 sera-t-elle plus fructueuse? Je croise les doigts….

Comment on monte un projet

Je suis une fervente partisane de la pédagogie de projet, j’aime l’idée que les élèves n’apprennent pas seulement à faire un commentaire littéraire ou une dissertation en cours de français, mais qu’ils aient l’impression d’avoir vécu une expérience forte avec un texte, une véritable rencontre avec un auteur, avec une pièce de théâtre. Quelque chose qui les marque, qui leur montre que la culture n’est pas un monde élitiste réservé à une aristocratie intellectuelle à laquelle ils ne se sentent pas appartenir (“Ça c’est pour les bourges”, fréquemment…). Pour ça il faut donner corps, rendre vie à ce qui sinon ne demeure que de l’autopsie littéraire: on désosse, on identifie, on pèse, on classe. Et on laisse à d’autres le soin de comprendre quelles passions ont conduit à l’acte d’écrire.

Miracle?

Bref, monter des projets. Faire venir des artistes au lycée, provoquer un échange. Tout ça ne se fait pas par miracle… Aujourd’hui, je suis partie dans la littérature numérique, avec mes élèves de Seconde. L’idée de départ vient de François Bon, qui a ouvert une partie du fonds de sa maison d’édition publie.net aux établissements publics (notamment les bibliothèques, mais aussi quelques établissements scolaires). Son opération #100bibs50epubs vise à promouvoir la lecture d’oeuvres spécifiquement numériques. Super! On va faire lire les élèves sur tablettes, et les conduire à s’interroger sur les évolutions de la lecture…

Oui mais. Il faut des tablettes.

Au moment où l’idée germe, on est en mai 2013. Je ne sais pas si les élèves qui entreront en Seconde à la rentrée seront équipés. Alors je pars en quête d’un mécène qui me doterait gracieusement d’Ipads (tant qu’à faire…) Je veux juste 60 Ipads, vu que je vais me lancer dans l’aventure avec ma collègue Aurélie G., et qu’on va faire ça avec deux classes. Après avoir agité tout mon carnet d’adresse, été envoyée d’interlocuteur en interlocuteur, en avoir profité pour renouer avec de vieilles connaissances négligées, découvert des bureaux méconnus et des services confidentiels, je finis par être aiguillée sur Creatice, une émanation du CRDP (si j’ai bien compris) qui a le mérite de prêter gracieusement des tablettes et autres matériels TICE aux enseignants. Le Graal quoi…

Oui mais. 60 tablettes, ça ne va pas être possible.

“On n’en a pas assez.” Qu’à cela ne tienne. Avec Aurélie nous nous ravisons, et nous décidons de faire le projet en différé: je prendrai 15 tablettes en janvier, elle les prendra en mars (rien n’est disponible avant, tous les Ipads sont déjà en prêt tellement y en a pas beaucoup…). On présume que certains élèves seront équipés à titre personnel, et on se dit qu’après tout, le BYOD est à la mode. Alors commence le ballet des échanges de formulaires, courriers, autorisations par voie hiérarchique avec copie-à-plein-de-monde. Je passe sur cet épisode follement épanouissant qui m’occasionne toujours beaucoup de stress puisque j’oscille généralement entre oublis, actes manqués et dernière minute compulsive… Bref, c’est réglé! (Crois-je, naïve que je suis… Rebondissement à suivre…)

Oui mais. Il faut un auteur.

Et numérique, si possible. Quelqu’un qui puisse parler de son travail avec chaleur et passion. Pour ma collègue et moi, la lecture numérique (et a fortiori l’écriture) est encore une pratique trop ponctuelle pour que nous nous lancions comme ça à l’aveuglette. Et avant même de penser à un auteur particulier, il va falloir envisager comment nous allons le payer. (Car ces gens-là ne vivent pas uniquement de littérature et d’eau fraiche, c’est fou.) Alors ouverture d’un dossier pour financer les interventions. Ça c’est bon, je sais faire. On n’aura la réponse qu’en novembre. Si on n’a pas d’auteur, et bien on s’en passera, mais bon, ça serait quand même mieux avec…

Rentrée 2014. Rebondissements.

Une des deux demandes de tablettes est passée aux oubliettes pour des raisons mystérieuses et inexpliquées encore à ce jour, nous ne pouvons donc plus compter que sur 15 tablettes pour plus de 60 élèves. Dieu merci nous avons rencontré nos élèves, et il semblerait qu’un grand nombre soit équipé à la maison. On fera avec… Quant à la demande de financement pour la venue de l’auteur, la réponse m’est donnée officieusement dans un premier temps: c’est non. Ah… 3 semaines plus tard, réponse officielle, en fait c’est oui. Aaaaaaaah!!!

Je croise les 50 ouvrages proposés par François Bon avec la liste des auteurs de la Maison des écrivains et de la Littérature, susceptibles d’intervenir. Rien ne me convient, rien ne semble fonctionner. Je jette donc l’éponge pendant 2 mois, on verra bien le moment venu…

Janvier 2014. Je rencontre Juliette Mézenc.

Par hasard lors d’une formation. J’aime la façon dont elle parle de son travail, mais aussi sa douceur et sa bienveillance, je pense qu’elle passera bien avec les élèves, c’est important. Je lui parle de mon projet, elle est partante! Mais les délais sont désormais extrêmement courts, et nos contraintes d’emploi du temps avec les élèves, inflexibles. Je croise les doigts pour qu’elle soit disponible aux dates que je lui propose, parce qu’elle a certainement d’autres projets sur le feu. Sans compter qu’elle habite Sète, et que Sète-Sarcelles, voilà… Mais Juliette est vraiment motivée et parvient à se libérer, on va pouvoir travailler avec elle, et sur SON texte en plus. Je jubile…

Alors c’est bon maintenant?

Voilà un résumé de plusieurs mois de travail pour mettre en place les conditions matérielles et concrètes du projet. Juste un petit détail. On n’a pas encore commencé à réfléchir au contenu. Ben non. Pas eu le temps… Alors qu’en fait, c’est quand même ça l’essentiel non? Que veut-on faire découvrir aux élèves? Quelle réflexion veut-on engager avec eux? Quels contenus allons-nous aborder? Quels fils allons-nous tirer et comment allons-nous faire concorder tout cela avec les Instructions Officielles?

Donc en fait, c’est maintenant que le vrai travail commence… Heureusement que toutes ces questions me passionnent AUSSI à titre personnel, parce que sinon…

Pratiquer l’écriture créative en classe

Les ateliers d’écriture se popularisent, de nombreuses personnes de tous horizons y viennent à la rencontre de leur propre style, sans pour autant avoir forcément l’ambition de devenir écrivain. Affiner son écriture, devenir meilleur lecteur, échanger avec les autres participants, rencontrer des auteurs d’hier et d’aujourd’hui autrement… Autant de raisons qui me poussent à me demander si cette pratique n’aurait pas pleinement sa place en milieu scolaire…

L’écriture à l’école

Écriture scolaire VS écriture créative

L’écriture des élèves est principalement sollicitée en classe pour de la prise de note, des écrits scolaires répondant à des exigences formelles académiques, tels que le commentaire littéraire, la dissertation ou l’écrit d’invention. Mise à part l’écriture d’invention, les productions attendues sont essentiellement critiques, analytiques et réflexives. Les élèves ont rarement l’occasion de se couler dans les pas des grands auteurs pour exercer leur style personnel, ils ont rarement l’occasion d’adopter la posture de l’écrivain eux-mêmes. Ceci a pour conséquence une relation extérieure à la littérature, qui demeure un objet d’analyse et de réflexion uniquement : il est rare qu’une place soit faite au ressenti de l’élève, face à des oeuvres dont la dimension esthétique et sensible est souvent évincée au profit d’un ensemble de considérations lexicales, grammaticales ou rhétoriques. C’est l’approche traditionnelle. Mais une autre approche est possible en complément : celle des ateliers d’écriture en classe.

Écriture d’invention VS écriture créative

C’est ce que l’introduction de l’écriture d’invention dans les exercices du baccalauréat écrit avait pour but de faire lors de son instauration en 2001 : promouvoir une approche plus sensible, plus personnelle de la façon dont les élèves peuvent rendre compte de leur expérience de lecteurs. Cependant l’écriture d’invention et l’écriture de création (celle pratiquée au cours des ateliers d’écriture) ne partent pas des mêmes présupposés et donnent l’occasion de productions très différentes. En effet, l’écriture d’invention de type bac est destinée à être évaluée par une note : cela implique donc la définition d’un certain nombre de critères de notation afin de pouvoir sanctionner dans quelle mesure l’élève a réussi ou non l’exercice. Ces critères vont souvent reposer sur l’identification dans le corpus des quatre textes donnés à l’étude du genres (théâtre, roman…), de registres et de procédés stylistiques, que l’élève sera invité à introduire dans son propre texte après les avoir clairement identifiés. Le caractère littéraire d’un texte se trouve donc défini par un certain nombre de procédés considérés comme reproductibles. Or on sait bien que dans l’écriture, la « faute », « l’erreur » peuvent faire sens.

Dans le cadre d’un atelier d’écriture, le professeur peut donc ponctuellement sortir de son rôle de régulateur d’une langue normalisée pour laisser s’installer une expression plus spontanée, débridée et indépendante de tout critère de sanction, qu’elle soit positive ou négative. L’élève est alors invité à exercer sa créativité sous l’influence de grands auteurs, non pas à reproduire des pocédés préalablement analysés. Les notions de plaisir d’écrire et d’appropriation du style sont alors davantages sollicités. Il y a davantage d’investissement de soi dans l’écrit de cette manière. L’élève recherche certains effets sans prendre garde à en identifier ou à en nommer les éléments constitutifs. Comme le dit Véronique Breyer dans un article consacré à la promotion des ateliers d’écriture au sein d’établissements scolaires, « l’atelier est le lieu de l’inattendu, il ne s’agit en aucun cas d’obtenir un résultat précis issu d’un modèle attendu. Corrélatviement, l’attente est du côté du multiple, non pas de l’un modélisant »

Rencontre de son style, rencontre du style…

On peut proposer aux participants de conclure l’exercice de création par un retour critique sur les textes : les élèves sont en fin de compte invités à mettre en regard leur propre production et celle des grands auteurs. La découverte à travers leur propre expérience de similitudes avec les auteurs (dans la démarche, les effets, les procédés), les conduits à prendre conscience par la pratique d’éléments d’écriture qui font la spécificité d’un style. Le caractère pertinent de cette démarche inversée semble légitimé par la disparition de certaines questions d’élèves, du type : « est-ce que vous pensez vraiment que l’auteur a fait exprès d’utiliser une anaphore ici ? » L’existence-même d’un tel questionnement prouve que l’entrée dans le texte par l’analyse uniquement revient peut-être à commencer par ce qui devrait être la conclusion. Ce type de question semble indiquer que les élèves ont confusément l’intuition d’un auteur écrivant avec plus de spontanéité que nous, les professeurs, ne le laissons croire lorsque nous les initions à l’explication de texte, que la maîtrise des procédés n’est pas obligatoirement une condition préalable à l’entrée en écriture. C’est au contraire en pratiquant l’écriture créative en ateliers que les élèves comprennent l’intérêt de développer une écriture consciente des techniques qu’elle met en oeuvre. L’analyse vient renforcer le plaisir du texte, non l’assécher. On sait bien que les élèves vivent souvent le commentaire littéraire comme une grille de lecture artificielle, arbitrairement appliquée aux textes.

Exemple d’activité

Ci-dessous un exemple d’activité conduite avec des élèves de Première au cours de l’année scolaire.

Écrire dans un autre lieu

L’acte d’écrire, dans cette perspective créative, semble bénéficier d’une délocalisation : en effet, l’école est par définition le lieu de l’écrit scolaire. Accompagner les élèves dans un autre lieu pour les faire écrire est un bon moyen de les émanciper ponctuellement de tout critère d’évaluation. Ils se permettent d’écrire plus librement lorsqu’ils savent que leur texte ne sera pas considéré comme « bon » ou « mauvais », « juste » ou « faux » par le professeur.

Le texte de départ

Au cours d’une séquence sur les réécritures, les élèves ont abordé le mythe de Salomé. Un des textes qu’ils ont rencontré est l’extrait d’À Rebours (Huysmans), où le personnage principal, Des Esseintes, décrit le tableau de Gustave Moreau représentant la danse de Salomé devant Hérode. Le texte a été discuté librement en classe, sans que l’on cherche à en faire un commentaire organisé. Les élèves ont été ensuite invités à se rendre au Musée Gustave Moreau, à Paris, où ils ont pu découvrir ce même tableau. On leur a alors demandé de choisir une autre oeuvre de Gustave Moreau représentant un mythe, et d’écrire face au tableau, au sein même du musée. Aucune autre directive n’a été donnée : la consigne d’écriture était volontairement très vague, et à aucun moment il ne leur a été demandé explicitement de reproduire les procédés d’écriture mis en oeuvre par Huysmans dans l’extrait d’À Rebours.

Les productions des élèves

Les textes obtenus ont été publiés ensuite en ligne, en regard d’une reproduction du tableau choisi. Tous les élèves ont joué le jeu, et les textes étaient tous intéressants. Certains écrivains en herbe ont même révélé de vrais talents de plume, même si cela n’était pas l’objet de l’exercice.

Lien pour voir les textes des élèves:
À la façon de Huysmans, sur un tableau de Gustave Moreau

Commenter son propre texte

Une fois les textes publiés, nous sommes revenus en classe et avons alors commenté les productions des élèves. Beaucoup avaient plus ou moins consciemment utilisé des éléments d’écriture empruntés à Huysmans. Mais ce n’était pas leur objectif premier : leur première intention était véritablement de rendre compte de leur expérience du tableau et de proposer un texte personnel. Ils avaient pourtant utilisé pour certains des énumérations très longues tentant d’épuiser les nombreux détails des tableaux de Moreau, pour d’autres du vocabulaire sophistiqué qui leur semblait adapté aux multiples détails de l’image, pour d’autres encore une structure en deux partie (description du tableau puis rêverie libre sur le mythe), à la façon Huysmans, d’autres ont également éprouvé le besoin de terminer leur texte à la maison pour pouvoir rechercher les sources littéraires du mythe qu’ils avait choisi, ce que Huysmans fait également dans À Rebours… La mise au jour de ces éléments d’écriture réutilisés de façon intuitive par les élèves au départ a naturellement conduit à revenir au texte de Huysmans : c’est à ce moment que nous avons formalisé le commentaire littéraire. C’est en passant par les écrits des élèves que nous sommes revenus à celui de l’auteur : cela a permis de bien fixer les éléments d’écriture d’Huysmans, puisque les élèves en ont fait l’expérience dans leurs propres textes.

L’éducation aux médias

Certains élèves, particulièrement fiers de leur création, se sont inquiétés de la mise en ligne de leur texte, de la possibilité de le voir leur échapper. Cela a été l’occasion d’aborder la problématique des droits d’auteurs à l’heure du numérique, et de les informer sur les licences Creative Commons, les moyens de sécuriser leurs publications, mais aussi d’utiliser des images en ligne.

Les questions qui restent

La première limite qui est aparue est le risque d’intrumentaliser la production des élèves, pour en faire de simples prétextes à l’analyse du texte de l’auteur. Certains se sont éloignés du style d’Huysmans, et cela était parfaitement légitime, dans la mesure où il n’y avait pas de contrainte spécifiquement exigée. Tous les textes ont été commentés, et chacun a pu constater le caractère littéraire de son écrit.
La deuxième limite tient au fait que certains élèves ont éprouvé des difficultés à sortir de l’écrit scolaire, et ont produit des commentaires d’images analytiques, comme ils sont habitués à le faire en classe : adopter une posture d’écrivain ne leur a pas été possible cette fois-ci. Leurs textes ont cependant aussi été valorisés puisque certains points intéressants avaient été vus : on a essayé d’imaginer comment ces éléments auraient pu être mis au service d’une écriture plus créative que critique.

Conclusion

Les élèves ont aimé participer à cette expérience. Les textes n’ont pas été notés (comment noter un texte de création?), mais les commentaires qu’ils ont suscités ont permis un véritable questionnement sur l’écriture littéraire et une authentique rencontre avec le texte de l’auteur initialement choisi.

Beaucoup de choses sont possibles en atelier d’écriture, et cette pratique me semble définitivement avoir toute sa place à l’école…

L’atelier reportage “Une saison au théâtre”, Sarcelles

Les élèves du lycée Jean-Jacques Rousseau, à Sarcelles, se sont engagés dans un projet de longue haleine et passionnant: ils deviennent pour une année journalistes, et rendent compte de la saison théâtrale du Théâtre Gérard Philipe, de Saint-Denis.

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Un projet à deux vitesses:

Les trois classes de Première ES du lycée participent à ce parcours annuel, en allant voir trois pièces. Ils ont déjà assisté à une représentation remarquable, Les Serments indiscrets, mis en scène par Christophe Rauck.

Sur chacune de ces trois classes, cinq élèves ont été recrutés, en tant qu’ambassadeurs privilégiés. Ils forment un groupe de quinze élèves qui se retrouvent tous les mardis, deux heures, sous la supervisions de Joëlle Gayot, journaliste France Culture (Changement de décor, La Disupte). Ces quinze jeunes journalistes rédigent des critiques, mais aussi des compte-rendus sur les nombreux intervenants qui viennent leur expliquer leur métier, leur vision du théâtre.

Tous les aspects du théâtre:

L’idée est d’offrir aux élèves une vision large de ce que peut être le monde du théâtre. Jusqu’à présent, ils ont rencontré Christophe Rauck, metteur en scène des Serments indiscrets, mais aussi directeur du TGP. Ils ont eu la chance d’assister à une répétition de la pièce, moment intime de travail entre les comédiens, les techniciens et le metteur en scène, qui leur a permis de prendre conscience de l’importance du travail en amont, souterrain en quelque sorte. D’autres personnes sont venues leur rendre visite, comme Pierre-François Garel, un des acteurs des Serments, Leslie Six, dramaturge sur le spectacle, ou encore les deux responsables de la communication du théâtre (interne et externe), qui ont abordé des questions concrètes, comme la mise en place des stratégies d’information en direction du public. En tant qu’élèves de Première ES, ils ont été sensibles à cette découverte du fonctionnement économique du monde de la culture!

D’autres surprise, d’autres découvertes les attendent….

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Où on en est:

Pour le moment, je suis très euphorique sur la tournure que prend ce projet. Premièrement, il implique de très nombreux partenaires et tout le monde est très impliqué. La DRAC (Ministère de la Culture) finance la résidence d’artistes, c’est à elle que l’on doit le budget qui permet de financer toutes ces rencontres. La DAAC participe aussi, et supervise la mise en oeuvre pédagogique. L’établissement s’implique aussi, puisque le conseil d’administration a décidé de prendre en charge le prix des représentations, ce qui revient à la gratuité pour les élèves. Le TGP s’occupe de planifier toutes les interventions des professionnels du théâtre. Quant à mes deux collègues, A. et A., les profs de lettres qui ont en charges deux des classes, elles sont pleines d’initiatives pédagogiques, et permettent à leurs élèves de réinvestir leurs découvertes dans leurs TPE ou en cours de SES.

Deuxièmement, je suis particulièrement contente de ce fonctionnement à deux vitesses, qui a permis  de vaincre les inévitables résistances de la part des élèves récalcitrants. En effet, tous les profs qui se sont lancés dans des projets de cet ordre ont été confrontés à certains élèves qui trainent la patte, sont passifs, et ne saisissent pas immédiatement la chance que peut constituer la rencontre avec des artistes, des professionnels issus d’un monde qui ne leur est pas familier. Ici, les “ambassadeurs” ont été choisis suite à un entretien. Ce n’est pas leur niveau scolaire, ou leur connaissance du théâtre, qui leur a permis d’être recrutés, bien sûr… C’est plutôt leur curiosité, leur dynamisme, ou encore leurs talents parascolaires (dessin, photo, écriture personnelle…) Du coup, ils sont extrêmement enthousiastes et mobilisés, conscients que les autres n’ont pas la même chance qu’eux. Et quand ils reviennent vers leurs camarades (qui suivent de leur côté le parcours classique des trois spectacles), ils leur communiquent leurs découvertes, leur envie d’en voir plus.

Bref, c’est chouette!

Un petit lien pour voir leurs productions: http://blog.crdp-versailles.fr/atelierreportage/index.php/