Pour une schizophrénie raisonnée

C’est un lieu commun aujourd’hui de dire que la sphère privée est menacée par l’internet et les réseaux de communication. Menacée, elle l’est à deux titres: on sait qu’elle peut n’être plus privée du tout, tant on a tendance à exposer et à mettre en scène ses loisirs, sa famille, ses vacances ; mais elle est menacée également de n’être plus un espace-temps dissocié de la vie professionnelle, puisque le flux d’information vient à nous en permanence, où que nous soyons, et de manière non discriminée. En tant qu’enseignant, on connaît déjà cette immixtion de la vie professionnelle dans l’espace-temps privé; mais aujourd’hui la frontière est davantage floutée encore par la multiplication des moyens de communication, et leur immédiateté. Quel prof n’a pas encore donné son adresse e-mail à ses élèves? Aux parents de ces jeunes? Qui ne reçoit des des invitations à dîner ou n’organise ses week ends par le même canal qu’il reçoit des informations sur les mutations, ses convocations à des stages, un e-mail de son inspection? “Et l’administration qui nous envoie des messages à 11h du soir en plus!!!” entendais-je encore, médusée, ces derniers jours. Oui, la situation de communication a évolué. C’est le moins qu’on puisse dire…

Car autrefois, à l’époque ancestrale du téléphone (filaire, et à cadran…) on n’appelait pas à certaines heures; en effet, le savoir-vivre contraignait à certaines règles plus ou moins tacites qui pouvaient vous classer bien vite dans la catégorie des goujats impossibles en cas d’impair: par exemple, on n’aurait jamais appelé un domicile privé le samedi entre 13h et 15h. Et oui, après déjeuner, madame se repose, monsieur jardine, ou ils font ce qu’ils veulent, enfin bref, on n’appelait pas parce qu’on était à peu près sûr de déranger. Mais aujourd’hui le problème a disparu, car qui téléphone encore au XXI° siècle? Alors du coup rien n’empêche d’envoyer un e-mail le samedi à 14h. Ou à 2h du matin. La responsabilité du dérangement incombe au destinataire désormais, plus à l’émetteur. A lui de couper les alarmes signalant l’arrivée d’un message s’il souhaite être tranquille. À lui de se discipliner pour déterminer quel moment et quelle durée il souhaite accorder aux messages qu’il reçoit.

L’envahissement de la sphère privée n’est pas le fait d’internet, mais bien plutôt de notre manque d’éducation. Je dis bien “manque d’éducation”, avec toute l’ambiguïté que porte l’expression, entre manque d’instruction quant aux usages de base, et manque de savoir vivre élémentaire en société. Autrement dit, personne ne nous a appris à nous servir des nouveaux moyens de communication (et pour cause), alors du coup, nous faisons plus ou moins n’importe quoi. Et simultanément, nous, les profs, avons la responsabilité d’enseigner aux adolescents les bons usages numériques. Le comble du paradoxe, quoi… Deux réactions possibles que j’ai pu constater de la part des collègues: le refus pur et simple de l’outil (“internet c’est le mal”, oui, il y en a encore…), ou alors le tâtonnement à l’aveugle, en acceptant l’inévitable marge d’erreur que peut comporter la démarche empirique. L’institution ne nous donne pas de protocole bien clair et prescriptif quant aux bons usages du net, et comment le pourrait-elle tant son fonctionnement pyramidal apparaît d’une lourdeur désormais hippopotamesque au regard de la rapidité avec laquelle les choses évoluent? Cette réflexion, nous devons bien la conduire nous-même, en nous confrontant à l’exercice de la prise de parole publique sur l’agora de la toile. Nous ne pouvons pas nous contenter de pointer du doigt les erreurs de nos élèves; nous ne pouvons pas simplement prendre un air navré et/ou scandalisé quand on apprend qu’une vidéo prise à la volée en classe a été mise sur Youtube; nous ne pouvons pas considérer qu’un conseil de discipline est la réponse appropriée à des insultes proférées sur Twitter. Si la sanction est bien nécessaire au regard de tels débordements, elle ne peut arriver qu’en dernière instance, et seulement si les règles ont été clairement formulées au départ. Et c’est bien là que le bât blesse. Nous n’expliquons pas aux élèves quel est le bon usage, la bonne posture, la bonne situation de communication. Pourquoi? Parce que nous ne pratiquons pas nous-mêmes, parce que ces outils nous font peur, parce que nous n’en voyons que la partie problématique des incidents relayés par les médias. Il me paraît donc important, voire même capital, que nous investissions en tant que professeurs des lieux comme Facebook, Twitter et tous les réseaux sociaux afférents (au risque de découvrir au passage la formidable richesse et l’incroyable vitalité de ce monde où l’information circule à la vitesse de l’éclair). Il est déterminant que nous fassions l’expérience du mélange des genres, du compte privé qui contamine tout à coup une application utilisée à des fins professionnelles, laissant apparaître en réunion une photo peu glorieuse ou un commentaire malheureux, mais indubitablement de notre fait, rédigé dans un français consternant, ou alors ce moment merveilleux où un ami poste des photos de vous, au bord de la mer, alors que vous êtes supposé être “malade” pour une réunion de famille. C’est là qu’on se dit “Oups!… Je vais dissocier mes comptes…”

Car tous les réseaux sociaux proposent une connexion grâce à un réseau préexistant. Pourquoi créer un nouveau login et encombrer sa mémoire d’un nouveau mot de passe, quand en un clic on peut être connecté via Twitter ou Facebook? La paresse fait qu’on se laisse parfois aller à la facilité, et que du coup on permet la mise en relation d’une multitude d’informations nous concernant. Pour citer un exemple, il y a quelques semaines, Hotmail est devenu Outook. Quelle n’a pas été ma surprise de constater que ma photo de Facebook était désormais associée à mon compte Hotmail! J’ai dû chercher comment ôter cette photo, il m’a fallu aller consulter des forums. Bref, ça ma pris quelques instants. Mais ma mère (que je prends comme exemple facile d’utilisateur peu autonome) n’a pas su s’en sortir toute seule; elle a vu ses comptes communiquer, sans avoir la main sur ses informations personnelles qui ont transité allègrement et en toute autonomie d’un lieu à l’autre. Comme beaucoup, elle a subi cette situation, et a vu des éléments la concernant circuler sans qu’elle n’en ait la maîtrise.

Bref, il apparaît clairement qu’un des enjeux de notre existence personnelle sur le net aujourd’hui, est de bien identifier le statut de la trace que l’on y laisse inévitablement. C’est là qu’il convient de développer une schizophrénie assumée et raisonnée. La question de l’identité numérique, une fois qu’on se l’est posée,  conduit à la conclusion qu’il faut se démultiplier en plusieurs instances autonomes, hermétiquement dissociées les unes des autres autant que faire se peut. On choisit d’émettre certaines informations en tant que personne publique, d’autres en tant que personne privée. On se crée un pseudo, ou on publie sous son vrai nom. Et du côté de la réception, on multiplie également les interfaces, afin de décider en conscience de ce que l’on fait au moment ou on s’installe devant son ordinateur: on travaille ou bien on s’accorde un moment de loisir. Cela nécessite d’identifier, de discriminer et enfin de hiérarchiser l’arrivée ainsi que l’émission du flux de données. Mais n’est-ce pas là un des enjeux principaux de l’évolution en cours, savoir trier l’information? Une réflexion nécessaire, et voilà où j’en suis aujourd’hui.

Work in progress, et réflexion en cours…