Fictions radiophoniques en classe 1/2 ECOUTER

Mon récent passage à la Maison de la Radio en tant que professeur relais l’an dernier m’a permis de découvrir en profondeur l’univers des fictions radiophoniques. C’est une forme d’accès aux récits et aux fictions qui est totalement séduisante: j’en écoute régulièrement dans les transports en commun, là où j’ai généralement du mal à fixer mon attention sur des livres papier. Ce ne sont pas des livres lus, comme on peut en trouver par ailleurs dans le commerce, mais bien des fictions, réécrites expressément pour la radio: les comédiens (souvent de la Comédie Française) ne lisent pas leur rôle mais le jouent, des bruiteurs posent le décor très concrètement, les musiciens de la Maison de la Radio jouent des musiques composées spécialement pour l’oeuvre… Cela fait de ces fictions des oeuvres pluridisciplinaires qui se prêtent à bien des études en classe. C’est ce que je veux essayer de montrer ici, dans ce premier billet 1/2 consacré à l’ÉCOUTE des fictions radiophoniques. Comment utiliser en classe ces productions ambitieuses, fortes et uniques dans le paysage audiovisuel?

Par la suite, un deuxième billet 2/2 envisagera la RÉALISATION d’une fiction radiophonique en classe.

Quelles fictions écouter?

Je vous livre ici un éventail totalement partiel et partial des quelques oeuvres que j’ai eu le bonheur d’écouter et d’apprécier.

Les classiques

Petites Misères de la vie conjugale, de Balzac, en 10 épisodes. Une mise en voix très drôle de l’essai de Balzac par les comédiens du Français.Indication en lien avec les programmes: niveau Première, l’argumentation.

Les Sept contre Thèbes, Les Perses et Les Suppliantes, d’Eschyle. Le texte français et adaptation sont d’Olivier Py, il y défend une volonté de rendre accessible ces textes fondamentaux à des non héllénistes. Indication en lien avec les programmes: évidemment exploitable en LCA, mais aussi en seconde, lorsque l’on aborde la tragédie et ses origines antiques.

Les récits d’aventure

Une Aventure de Huckleberry Finn, de Mark Twain. Un récit d’aventure plein de rebondissements que l’on pourra travailler profitablement avec un prof d’anglais pour situer des notions comme l’esclavage et la guerre de Sécession, et avec un prof de musique pour aborder la musique américaine et le blues. Pourquoi pas construire un EPI à partir de ce matériau au collège?

Au Coeur des ténèbres, de Joseph Conrad, l’équipée hallucinée du précurseur de Willard dans Apocalypse Now, à la recherche de Kurtz. Complètement envoûtant…Indication en lien avec les programmes: le Voyage et l’aventure en 5°. Pourquoi aller vers l’inconnu?

Vingt Mille Lieues sous les mers, de Jules Verne.Indication en lien avec les programmes: le Voyage et l’aventure en 5°. Pourquoi aller vers l’inconnu?

Les fantastiques

Dracula, de Bram Stocker

La Chose sur le seuil, de H. P. Lovecraft. Si vous voulez ne plus jamais pouvoir dormir… Totalement effrayant, dans la nouvelle traduction qu’en a proposé François Bon, et que l’on peut retrouver sur son site Le Tiers Livre. Indication en lien avec les programmes: la fiction pour interroger le réel en 4°.

Chuchotements dans la nuit, de H. P. Lovecraft, traduction et adaptation de François Bon.

La Couleur tombée du ciel, de H. P. Lovecraft

Les feuilletons en plusieurs épisodes

Pars Vite et Reviens Tard, de Fred Vargas, en 10 épisodes. Moins fan des polars habituellement, j’avoue m’être ici laissé prendre par la dynamique feuilletonesque de cette adaptation, pleine de rebondissements haletants.

La Vérité sur l’affaire Harry Québert, de Joël Dicker, en 10 épisodes. Exactement comme Pars vite et reviens tard… Indication en lien avec les programmes: prix Goncourt des lycéens en 2012, cette oeuvre peut faire l’objet d’une lecture cursive et d’une étude en tant qu’oeuvre intégrale comme roman contemporain.

Millenium 1- Les hommes qui n’aimaient pas les femmes, de Stieg Larrson, en 15 épisodes

Enfants

Les Aventures de Tintin, d’Hergé, en 5 épisodes

Alice et Merveilles, de Stéphane Michaka, d’après Lewis Carroll

Il y a beaucoup d’autres titres, tous aussi remarquables les uns que les autres. Et encore je ne parle pas des fictions plus anciennes des années 60 qui sont accessibles! Le seul reproche que l’on pourra faire au site de France Culture est une indexation uniquement chronologique des différentes fictions, qui rend la recherche des plus anciennes fastidieuse et hasardeuse…

Comment les écouter avec les élèves?

Ici, tout est question de moyens dont on dispose… Tout est possible: de l’écoute en classe (individuelle sur un ordinateur ou collective avec des enceintes) à l’écoute à la maison (on met le lien de la fiction sur l’ENT et le tour est joué), en passant par toutes les déclinaisons envisageables avec le smartphone personnel de l’élève. On peut très bien imaginer un fonctionnement différencié dans la classe, où certains élèves écouteraient leur fiction, tandis que d’autres travailleraient autrement.

Qu’écouter?

Là encore, de nombreux dispositifs sont envisageables pour faire prendre conscience aux élèves de la structuration de la fiction (place du titre, générique), des différents comédiens et de leur façon d’incarner la singularité de leur personnage en l’absence de tout repère visuel (timbre de la voix, parler particulier…), de la place de la musique (en interlude pour chapitrer la narration, ou en “tapis”, pour contribuer, sous les voix des acteurs, à installer l’atmosphère), du rôle des bruitages…

Écouter une fiction radiophonique, est-ce lire?

Évidemment la notion de lecture est bien différente de ce que l’on attend spontanément en tant qu’enseignant en général… Et pourtant, cette façon d’être en contact avec la fiction est-elle moins valable qu’une lecture visuelle et silencieuse? Ne suscite-t-elle pas l’adhésion à certaines valeurs portées par le récit, rejet de certains personnages, discussions autour d’hypothèses de lecture et d’interprétations que les élèves souhaitent confronter? Cette lecture-écoute peut surprendre et provoquer des réactions inattendues, comme un contact authentique et une véritable expérience de lecture chez les élèves habituellement faibles lecteurs, ou bien une expérience plus spontanée chez les élèves réputés scolaires, qui ne s’autorisent guère le laisser-aller plaisant de la lecture-loisir dans le cadre des lectures scolaires.

En tout état de cause on voit bien que la grande variété de programmation que l’on retrouve sur le site rend la mise en relation avec les programmes scolaires très aisée…

Il me semble pour ma part que la remarquable qualité des Fictions radiophoniques portées par France Culture a en tout cas sa place en classe, et je suis avide d’entendre des récits d’expérience de collègues qui se seraient lancés dans l’aventure avant moi

 

 

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Credo

J’écoutais l’autre jour une conférence de Michel Serres, qui m’a éblouie. On peut la trouver ici. Il y explique en gros que nous sommes en plein dans une révolution prodigieuse, qui n’a eu d’égale dans l’histoire de l’humanité que l’invention de l’écriture ou celle de l’imprimerie. Je ai regardé cette conférence deux fois. Parce qu’après la première, je tentais de répéter les idées de Michel Serres à tout le monde, et que c’était très approximatif, plein de trous et peu convainquant du coup, malgré mon enthousiasme… Je l’ai donc revue, et j’ai acheté Petite Poucette où il développe les mêmes idées… Il y explique à quel point l’ère que nous inaugurons est exaltante, que nous poursuivons un processus d’externalisation du savoir amorcé avec l’avènement de la parole. Il y parle de Saint Denis portant sa tête dans sa main, de Montaigne, d’histoire naturelle, juridique, de géographie, de science et de nouvelle façon de savoir, d’être citoyen. Il y parle d’une révolution mondiale, d’une nouvelle ère de l’humanité.

Et je me disais: nous sommes à jamais les derniers pionniers de cette ère nouvelle. Personne ne foulera plus le sol numérique pour la première fois après nous. Les enfants qui naissent depuis une vingtaine d’années sont déjà natifs de ce nouveau monde. Nous sommes les derniers migrants, les tout derniers primo-arrivants.

Et de ce fait il nous incombe la responsabilité prodigieuse d’inventer ce monde nouveau, de le défricher, de l’explorer, parfois à nos risques et périls. Nous nous devons même d’échouer s’il le faut, afin que d’autres trouvent le bon chemin. Nous devons inventer. Car dans cet univers que nous construisons au moment-même où nous le découvrons, créer n’est plus un “atout”, créer n’est plus un “plus” qui améliore le quotidien. Créer est un devoir, une obligation morale envers les générations qui arrivent. Nous ne pouvons pas rester sur le rivage et observer la forêt vierge avec effroi: nous devons nous engager.

Quand j’ai débuté il y a quelques années, j’étais jeune et pourtant déjà désenchantée. Je pensais souvent avec nostalgie et mélancolie à l’époque de mai 68 que je n’avais pas connue, je regardais tous les reportages sur le sujet. Et j’enviais cette génération qui dut s’engager, sans alternative. Choisir de changer le monde – ou pas! Mais choisir. Et assumer ce choix par la suite. J’étais désenchantée comme un enfant du siècle, siècle de bonheur doucereux, tiède et mou. Mais je me sens chanceuse aujourd’hui, car la révolution de ce siècle numérique dont nous faisons partie est grande comme le monde, grande comme l’humanité.

Je suis avec avidité les blogs de personnes remarquables qui tentent de penser cette révolution en marche, universitaires, auteurs, enseignants… J’essaie de comprendre les enjeux, les nouveaux concepts qu’ils définissent. et je ne comprends pas toujours tout, je dois bien l’avouer… Mais je veux faire mon travail de prof, améliorer ma façon de transmettre. Permettre aux élèves de collaborer davantage, de créer davantage, de s’entraider davantage. Individualiser au maximum leur épanouissement intellectuel et humain.

Ceci est notre nouveau monde numérique, les modèles qui fonctionnaient dans l’ancien monde deviennent irrémédiablement obsolètes. Alors sautons à pieds joints, engageons-nous totalement dans ce monde en marche, n’ayons pas peur de l’inconnu… Créons!