Credo

J’écoutais l’autre jour une conférence de Michel Serres, qui m’a éblouie. On peut la trouver ici. Il y explique en gros que nous sommes en plein dans une révolution prodigieuse, qui n’a eu d’égale dans l’histoire de l’humanité que l’invention de l’écriture ou celle de l’imprimerie. Je ai regardé cette conférence deux fois. Parce qu’après la première, je tentais de répéter les idées de Michel Serres à tout le monde, et que c’était très approximatif, plein de trous et peu convainquant du coup, malgré mon enthousiasme… Je l’ai donc revue, et j’ai acheté Petite Poucette où il développe les mêmes idées… Il y explique à quel point l’ère que nous inaugurons est exaltante, que nous poursuivons un processus d’externalisation du savoir amorcé avec l’avènement de la parole. Il y parle de Saint Denis portant sa tête dans sa main, de Montaigne, d’histoire naturelle, juridique, de géographie, de science et de nouvelle façon de savoir, d’être citoyen. Il y parle d’une révolution mondiale, d’une nouvelle ère de l’humanité.

Et je me disais: nous sommes à jamais les derniers pionniers de cette ère nouvelle. Personne ne foulera plus le sol numérique pour la première fois après nous. Les enfants qui naissent depuis une vingtaine d’années sont déjà natifs de ce nouveau monde. Nous sommes les derniers migrants, les tout derniers primo-arrivants.

Et de ce fait il nous incombe la responsabilité prodigieuse d’inventer ce monde nouveau, de le défricher, de l’explorer, parfois à nos risques et périls. Nous nous devons même d’échouer s’il le faut, afin que d’autres trouvent le bon chemin. Nous devons inventer. Car dans cet univers que nous construisons au moment-même où nous le découvrons, créer n’est plus un “atout”, créer n’est plus un “plus” qui améliore le quotidien. Créer est un devoir, une obligation morale envers les générations qui arrivent. Nous ne pouvons pas rester sur le rivage et observer la forêt vierge avec effroi: nous devons nous engager.

Quand j’ai débuté il y a quelques années, j’étais jeune et pourtant déjà désenchantée. Je pensais souvent avec nostalgie et mélancolie à l’époque de mai 68 que je n’avais pas connue, je regardais tous les reportages sur le sujet. Et j’enviais cette génération qui dut s’engager, sans alternative. Choisir de changer le monde – ou pas! Mais choisir. Et assumer ce choix par la suite. J’étais désenchantée comme un enfant du siècle, siècle de bonheur doucereux, tiède et mou. Mais je me sens chanceuse aujourd’hui, car la révolution de ce siècle numérique dont nous faisons partie est grande comme le monde, grande comme l’humanité.

Je suis avec avidité les blogs de personnes remarquables qui tentent de penser cette révolution en marche, universitaires, auteurs, enseignants… J’essaie de comprendre les enjeux, les nouveaux concepts qu’ils définissent. et je ne comprends pas toujours tout, je dois bien l’avouer… Mais je veux faire mon travail de prof, améliorer ma façon de transmettre. Permettre aux élèves de collaborer davantage, de créer davantage, de s’entraider davantage. Individualiser au maximum leur épanouissement intellectuel et humain.

Ceci est notre nouveau monde numérique, les modèles qui fonctionnaient dans l’ancien monde deviennent irrémédiablement obsolètes. Alors sautons à pieds joints, engageons-nous totalement dans ce monde en marche, n’ayons pas peur de l’inconnu… Créons!