De la lecture à l’écriture numérique

Article publié sur La Page des Lettres, interview sur Le Café Pédagogique.

Les étapes précédentes du projet ici et ici.

Constat de départ :

Les pratiques de lecture et d’écriture évoluent avec le numérique. Il est intéressant de se demander dans quelle mesure cet outil favorise l’appropriation des savoirs par les élèves, mais également en quoi il est un objet d’étude en soi. C’est pourquoi nous avons décidé de faire lire une œuvre numérique à nos élèves, et de leur en faire créer une à leur tour, en utilisant la tablette comme outil de lecture et d’écriture.

Le projet a été conduit au sein de deux classes de Seconde, comme perspective à l’étude du roman et de la nouvelle au XIX° siècle. Les Instructions Officielles préconisent en effet d’offrir aux élèves une ouverture sur l’évolution du genre romanesque, ce que l’oeuvre contemporaine abordée au cours de ce projet permet. On notera que la plupart des élèves étaient peu enclins à la lecture habituellement. C’est pourquoi les enseignantes ont décidé de mener cette expérience, en pariant sur l’attractivité de la lecture sur tablettes. Les enseignantes se sont appuyées sur l’opération #100bibs50epubs lancée par François Bon, qui a ouvert une partie du fonds de sa maison d’édition Publie.net à des institutions publiques (bibliothèques, établissements scolaires…), afin de promouvoir la littérature numérique et de populariser la lecture sur tablettes.

Objectifs

1 Découvrir la littérature numérique : de l’histoire du livre à l’œuvre de Juliette Mézenc, Sujets sensibles

Le premier temps a consisté à réfléchir à l’évolution du livre, du papier au numérique, grâce à l’exposition numérique de la BNF l’aventure du livre. Afin qu’ils s’approprient cette histoire du livre, on a demandé aux élèves d’explorer le site et de créer un questionnaire à destination de leurs camarades ; ils ont alors pu s’interroger mutuellement sur leurs découvertes. Le second temps s’est construit autour de l’œuvre de Juliette Mézenc :  Sujets sensibles. Les élèves ont été invités à lire le livre numérique sur tablettes, en classe et à la maison. Dans ce texte, l’auteur s’inspire de son expérience d’enseignante dans un lycée dit « sensible », et recueille par bribes le témoignage de 10 élèves, qu’elle émaille de réflexions personnelles, insérées en italiques, sans autre signalement du changement de système d’énonciation. Elle enrichit son œuvre d’hyperliens ou de copier-coller d’articles faisant écho au témoignage qu’elle retranscrit. Le contrepoint de voix, ainsi que l’enrichissement hypertextuel rendent le texte polyphonique, ce qui constitue l’originalité mais aussi la complexité de l’oeuvre Sujets sensibles

2 Rencontrer un auteur : l’écrivain est dans la classe

Les élèves ont rencontré deux fois l’auteur grâce à un partenariat mis en place avec la Maison des écrivains. Cela a été un moment fort et fédérateur. Il a consisté en une discussion libre au cours de laquelle le système d’énonciation particulier de l’œuvre de Juliette Mézenc a été éclairé : l’auteur a expliqué comment la retranscription des témoignages de ses élèves lui avait inspiré des réflexions personnelles, qu’elle avait choisi d’insérer en italiques.

On a demandé aux élèves de ne prendre en note que ce qu’ils souhaitaient retenir de la rencontre avec l’écrivain. Ils ont ensuite été invités à construire un compte-rendu collectif sur Etherpad (logiciel d’écriture collaborative) mettant ainsi en commun les différents aspects de la rencontre. Ils ont ainsi pu compléter leur prise de note partielle au départ grâce à ce travail collectif.

3 Créer une œuvre numérique :

La tâche finale demandée aux élèves était de réaliser un livre numérique. En réutilisant la technique de travail de Juliette Mézenc, les élèves ont écrit des textes qu’ils ont ensuite mis en forme sous l’application iBooks author, ou Calameo, ce qui les a amenés à s’interroger sur la valeur ajoutée que le numérique apportait à leur texte.

  • La consigne d’écriture : A l’issue de la première rencontre, Juliette leur a demandé de collecter le témoignage d’une personne de leur choix, tout en gardant son anonymat, avec pour consigne de ne pas prendre en note toute l’interview mais de ne retenir que les phrases ou les expressions qui faisaient écho en eux, qui résonnaient.
  • L’atelier d’écriture : A l’intérieur des témoignages ainsi collectés, les élèves ont été incités à faire intervenir leurs propres réflexions, pensées ou évocations – en italiques donc, pour reproduire le système d’énonciation de Juliette Mézenc.
  • La finalisation numérique : Dans un dernier temps, les élèves ont complété leurs textes avec des images, des hyperliens, des insertions audio et vidéo pour ajouter une dimension véritablement numérique et multimédia aux textes. Cela a été l’occasion de s’interroger sur le statut de ces insertions : étaient-elles illustratives, informatives, complémentaires, d’une autre nature encore ?

Les productions des élèves

Livre des Secondes 4 :

Livre des Secondes 9 : Version PDF :

PDF - 9.5 Mo

Version Ebook pour tablette : https://www.dropbox.com/s/eokbj2iyvi995g2/SujetsSensibles2nde9.ibooks

Bilan et perspectives

  • De la tablette d’argile à la tablette numérique : Les élèves ont pu découvrir l’histoire du livre : grâce à l’exposition numérique de la BNF, les élèves ont pu prendre conscience de l’évolution des supports du livre (Tablettes d’argile, papyrus, parchemin, papier, imprimerie…) jusqu’à la tablette numérique.
  • Séduction de l’outil : ruptures et continuité   Ils ont également découvert la littérature numérique. Les élèves ont été tout d’abord séduits par le support de lecture et l’aspect multimédia du texte. L’activité numérique leur a paru en opposition avec les lectures scolaires traditionnelles sur papier. Malgré l’apparente rupture provoquée par le support, les enseignantes ont eut à cœur de montrer aux élèves que le fond du propos de Juliette Mézenc s’inscrivait dans un héritage littéraire, tout en utilisant les potentialités numériques pour enrichir le texte de nouvelles dimensions. Ce projet leur a en outre permis de comprendre une situation d’énonciation complexe par la pratique : en se confrontant eux-mêmes à la co-présence de deux énonciateurs distincts dans le texte, ils ont acquis une plus grande acuité en tant que lecteurs.
  • Nouveaux supports, nouveaux lecteurs ? Les élèves ont adhéré à la lecture sur tablettes immédiatement. Après les avoir interrogés sur les raisons de cet engouement, ils ont déclaré que le geste de lecture leur paraissait pus proche de leurs usages quotidiens (smartphone, tablette, ordinateur…)
  • « Ces jeunes gens qui attendent toujours de l’écrivain qu’il dise enfin ce qu’il dérobe » (Lettre à Antonio Lobo Antunes, de J.C Pirotte) La rencontre avec l’auteur a été particulièrement motivante pour des élèves peu enclins à la lecture habituellement. Ils ont été très désireux de tirer le meilleur parti possible de cette rencontre et de se montrer à la hauteur des attentes de Juliette Mézenc.
  • Technologie et liberté : La tablette s’est avérée être un outil très complet, permettant à la fois la lecture, l’écriture et le stockage des données via un cloud, de sorte que l’on peut les retrouver ultérieurement depuis n’importe quelle interface. Les enseignantes souhaitent donner suite à cette expérience dans le cadre de leur enseignement en classe.

Outils numériques utilisés

  • iPads, tablettes numériques
  • Logiciels de traitement de texte pour tablettes
  • Utilisation de l’espace de stockage OwnCloud de l’Académie de Versailles
  • Fonction dictaphone/ appareil photo de smartphones
  • Ibooks Author et Calameopour réaliser l’ebook.
  • Etherpad (Académie de Versailles) pour l’écriture collaborative.

Feuille de route

  • Avril 2013 : déclaration de participation à l’opération #100bibs50epubs initiée par François Bon, avec sa maison d’édition Publie.netet le CNL, qui met à disposition un certain nombre d’ouvrages de sa maison d’édition.
  • Juin 2013 : demande d’un prêt de tablettes auprès de CREATICE pour le printemps 2014
  • Juin 2013 : demande d’une classe PEAC auprès de la DAAC Versailles, afin de financer la venue de l’écrivain
  • Décembre : achat d’autres tablettes par le lycée Jean-Jacques Rousseau
  • Janvier-février 2014 : mise en place de la collaboration avec Juliette Mézenc, grâce à la Maison des Écrivains.
  • Mars 2014 : interventions de l’auteur en classe.
  • Avril-juin 2014 : finalisation des livres numériques et mise en ligne sur le site du lycée Jean-Jacques ROUSSEAU (Sarcelles).

Projet littérature numérique, acte I

Première journée du projet…

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Les élèves découvrent le texte de Juliette Mézenc, Sujets sensibles, aujourd’hui en classe. Ils ont des tablettes (obtenues de haute lutte…) et je projette en même temps le texte au TNI. Certains préfèrent lire sur leur téléphone… Je les laisse faire à leur gré.

Nous intitulons la séquence “Permanence et mutations de la lecture à l’heure du numérique”. On commence par découvrir l’utilisation technique de la tablette, la bibliothèque, l’accès à la table des matières, la possibilité de prendre des notes sur le texte. On découvre également les hyperliens qui émaillent le texte, on s’interroge sur l’énonciateur, qui ne se distingue du personnage que par le passage des caractères droits aux italiques.

Je ne boude pas mon plaisir en les regardant lire vraiment sur les tablettes, alors même que mes traditionnelles photocopies ont souvent un succès plus que modéré, même chez les meilleurs élèves….

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Et puis on s’attarde sur la présentation de Juliette, dans laquelle elle mentionne son site Motmaquis, ainsi que son adresse twitter @juliettemezenc. On discute avec les élèves sur le nouvel environnement dans lequel les auteurs évoluent désormais, entre blog et réseaux sociaux.

Et puis hop. Et si on lui envoyait un tweet? Une élève s’en charge.

Et Juliette répond dans la soirée… La glace est rompue, voilà que des élèves engagent une conversation avec un auteur en temps réel. Je leur demanderai demain ce qu’ils en pensent, mais la situation est quand même assez inédite, et totalement enthousiasmante!

On lit le premier chapitre de Sujets sensibles en classe. Ils trouvent ça “mieux que Candide“, précédente tentative plus ou moins ratée (enfin plutôt plus que moins…) de les faire lire sur tablette. La tentative n°2 sera-t-elle plus fructueuse? Je croise les doigts….

Comment on monte un projet

Je suis une fervente partisane de la pédagogie de projet, j’aime l’idée que les élèves n’apprennent pas seulement à faire un commentaire littéraire ou une dissertation en cours de français, mais qu’ils aient l’impression d’avoir vécu une expérience forte avec un texte, une véritable rencontre avec un auteur, avec une pièce de théâtre. Quelque chose qui les marque, qui leur montre que la culture n’est pas un monde élitiste réservé à une aristocratie intellectuelle à laquelle ils ne se sentent pas appartenir (“Ça c’est pour les bourges”, fréquemment…). Pour ça il faut donner corps, rendre vie à ce qui sinon ne demeure que de l’autopsie littéraire: on désosse, on identifie, on pèse, on classe. Et on laisse à d’autres le soin de comprendre quelles passions ont conduit à l’acte d’écrire.

Miracle?

Bref, monter des projets. Faire venir des artistes au lycée, provoquer un échange. Tout ça ne se fait pas par miracle… Aujourd’hui, je suis partie dans la littérature numérique, avec mes élèves de Seconde. L’idée de départ vient de François Bon, qui a ouvert une partie du fonds de sa maison d’édition publie.net aux établissements publics (notamment les bibliothèques, mais aussi quelques établissements scolaires). Son opération #100bibs50epubs vise à promouvoir la lecture d’oeuvres spécifiquement numériques. Super! On va faire lire les élèves sur tablettes, et les conduire à s’interroger sur les évolutions de la lecture…

Oui mais. Il faut des tablettes.

Au moment où l’idée germe, on est en mai 2013. Je ne sais pas si les élèves qui entreront en Seconde à la rentrée seront équipés. Alors je pars en quête d’un mécène qui me doterait gracieusement d’Ipads (tant qu’à faire…) Je veux juste 60 Ipads, vu que je vais me lancer dans l’aventure avec ma collègue Aurélie G., et qu’on va faire ça avec deux classes. Après avoir agité tout mon carnet d’adresse, été envoyée d’interlocuteur en interlocuteur, en avoir profité pour renouer avec de vieilles connaissances négligées, découvert des bureaux méconnus et des services confidentiels, je finis par être aiguillée sur Creatice, une émanation du CRDP (si j’ai bien compris) qui a le mérite de prêter gracieusement des tablettes et autres matériels TICE aux enseignants. Le Graal quoi…

Oui mais. 60 tablettes, ça ne va pas être possible.

“On n’en a pas assez.” Qu’à cela ne tienne. Avec Aurélie nous nous ravisons, et nous décidons de faire le projet en différé: je prendrai 15 tablettes en janvier, elle les prendra en mars (rien n’est disponible avant, tous les Ipads sont déjà en prêt tellement y en a pas beaucoup…). On présume que certains élèves seront équipés à titre personnel, et on se dit qu’après tout, le BYOD est à la mode. Alors commence le ballet des échanges de formulaires, courriers, autorisations par voie hiérarchique avec copie-à-plein-de-monde. Je passe sur cet épisode follement épanouissant qui m’occasionne toujours beaucoup de stress puisque j’oscille généralement entre oublis, actes manqués et dernière minute compulsive… Bref, c’est réglé! (Crois-je, naïve que je suis… Rebondissement à suivre…)

Oui mais. Il faut un auteur.

Et numérique, si possible. Quelqu’un qui puisse parler de son travail avec chaleur et passion. Pour ma collègue et moi, la lecture numérique (et a fortiori l’écriture) est encore une pratique trop ponctuelle pour que nous nous lancions comme ça à l’aveuglette. Et avant même de penser à un auteur particulier, il va falloir envisager comment nous allons le payer. (Car ces gens-là ne vivent pas uniquement de littérature et d’eau fraiche, c’est fou.) Alors ouverture d’un dossier pour financer les interventions. Ça c’est bon, je sais faire. On n’aura la réponse qu’en novembre. Si on n’a pas d’auteur, et bien on s’en passera, mais bon, ça serait quand même mieux avec…

Rentrée 2014. Rebondissements.

Une des deux demandes de tablettes est passée aux oubliettes pour des raisons mystérieuses et inexpliquées encore à ce jour, nous ne pouvons donc plus compter que sur 15 tablettes pour plus de 60 élèves. Dieu merci nous avons rencontré nos élèves, et il semblerait qu’un grand nombre soit équipé à la maison. On fera avec… Quant à la demande de financement pour la venue de l’auteur, la réponse m’est donnée officieusement dans un premier temps: c’est non. Ah… 3 semaines plus tard, réponse officielle, en fait c’est oui. Aaaaaaaah!!!

Je croise les 50 ouvrages proposés par François Bon avec la liste des auteurs de la Maison des écrivains et de la Littérature, susceptibles d’intervenir. Rien ne me convient, rien ne semble fonctionner. Je jette donc l’éponge pendant 2 mois, on verra bien le moment venu…

Janvier 2014. Je rencontre Juliette Mézenc.

Par hasard lors d’une formation. J’aime la façon dont elle parle de son travail, mais aussi sa douceur et sa bienveillance, je pense qu’elle passera bien avec les élèves, c’est important. Je lui parle de mon projet, elle est partante! Mais les délais sont désormais extrêmement courts, et nos contraintes d’emploi du temps avec les élèves, inflexibles. Je croise les doigts pour qu’elle soit disponible aux dates que je lui propose, parce qu’elle a certainement d’autres projets sur le feu. Sans compter qu’elle habite Sète, et que Sète-Sarcelles, voilà… Mais Juliette est vraiment motivée et parvient à se libérer, on va pouvoir travailler avec elle, et sur SON texte en plus. Je jubile…

Alors c’est bon maintenant?

Voilà un résumé de plusieurs mois de travail pour mettre en place les conditions matérielles et concrètes du projet. Juste un petit détail. On n’a pas encore commencé à réfléchir au contenu. Ben non. Pas eu le temps… Alors qu’en fait, c’est quand même ça l’essentiel non? Que veut-on faire découvrir aux élèves? Quelle réflexion veut-on engager avec eux? Quels contenus allons-nous aborder? Quels fils allons-nous tirer et comment allons-nous faire concorder tout cela avec les Instructions Officielles?

Donc en fait, c’est maintenant que le vrai travail commence… Heureusement que toutes ces questions me passionnent AUSSI à titre personnel, parce que sinon…

Rencontre avec Juliette Mézenc

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J’ai eu l’occasion de rencontrer Juiette Mézenc la semaine dernière à la BNF, lors d’une formation académique intitulée “Genèse et devenir du texte à l’heure du numérique” (et je remercie par la même occasion l’Académie de Versailles et la BNF qui aident activement les enseignants à trouver des repères dans ce nouveau monde virtuel); elle a parlé de ce que représente pour elle la littérature numérique, ainsi que sa conception du travail de l’écrivain, les changements et les permanences dans l’acte d’écrire aujourd’hui.

Préambule

Juliette Mézenc a commencé son intervention en affirmant que tous les écrivains sont “numériques” d’une façon ou d’une autre, ne serait-ce que par les recherches qu’ils effectuent nécessairement sur le web. Elle récuse la dénomination “écrivain numérique” au profit d'”écrivain”, tout simplement. Après tout, on ne parle pas d'”écrivain papier”… L’opposition entre la littérature numérique et la littérature papier lui semble relever de fausses polémiques. Une des réticences possible à la lecture numérique serait que l’on travaille essentiellement sur l’ordinateur, quel que soit son métier, et qu’au moment des loisirs, on peut avoir envie d’en sortir, de revenir au papier.

Pour Juliette, il ne faut pas confondre les oeuvres numérisées et la littérature numérique, qui, elle, propose des oeuvres spécifiquement numériques. Celles-ci se situent dans la continuité du papier, mais posent en plus des questions spécifiques, ou nouvelles, sur la notion d’oeuvre, d’auteur.

Parcours personnel

Juliette Mézenc a retracé les étapes qui l’avaient conduite à écrire presque exclusivement en ligne. Après avoir essuyé plusieurs refus auprès d’éditeurs traditionnels qui lui retournaient ses manuscrits, elle a ouvert un blog sur la recommandation d’amis. Peu convaincue au départ, elle s’est rapidement trouvée en contact avec une communauté d’auteurs qui avaient déjà investi le web, parmi lesquels l’incontournable François Bon.

Elle a alors découvert que l’écriture sur blog modifiait beaucoup de choses: en particulier les retours quasi immédiats de lecteurs sur ses écrits, que ce soit sous forme de commentaires ou par le relai des réseaux sociaux. L’écriture diariste qu’implique le blog l’a conduite à privilégier des formes courtes: c’est ainsi qu’elle tient Le Journal du Brise-Lames sur son blog Mots-Maquis, une chroniques de la jetée sétoise, près de laquelle elle vit. Son écriture s’est affirmée sur le blog.

L’écriture en ligne lui semble également favoriser une écriture “entre les genres”, selon son expression. Des formes hybrides émergent, à la limite de la poésie, du roman, de la nouvelle, de l’essai. Ce type d’écrit est peu défendu par les éditeurs traditionnels car une identification générique floue rend la commercialisation en librairie plus compliquée.

Le blog lui permet aussi d’“ouvrir l’atelier” de l’écrivain, de montrer les étapes du texte en devenir. Et cela a l’avantage de désacraliser l’acte d’écrire. Elle met en relation l’écriture numérique avec son activité de conduite d’ateliers d’écriture auprès de non-écrivains, ateliers qu’elle défend par ailleurs par le biais de son association MotsMaquis.

Des projets innovants

Juliette Mézenc a publié plusieurs livres numériques dont un, en particulier, a retenu mon attention: il s’agit de Poreuse, une oeuvre qui utilise vraiment les potentialités du numérique, en déconstruisant le cheminement linéaire traditionnel de la lecture. Le lecteur y est invité à emprunter plusieurs parcours de lecture.

Elle se livre aussi à des performances multimédias, comme cela a été le cas avec Étant Donnée, projet polymorphe, à la fois site, texte et performance, réalisé avec Cécile Portier et Stéphane Gantelet. On en arrive à la conclusion que l’écriture numérique bouscule les genres et les frontières.

Bref

Cette instabilité qui peut paraître inquiétante à l’enseignant en quête de repères à transmettre à ses élèves, semble au contraire formidablement féconde du point de vue créatif.

Alors tant pis, jetons-nous à l’eau, et nous aussi, lisons et écrivons numérique avec nos élèves!

Pecha Kucha et bande annonce

Lors du PNF le 20 novembre 2012, j’ai pu assister à une performance d’écrivains numériques, des écrivains qui tentent de réinventer leur écriture grâce aux potentialités qu’offre le monde numérique aujourd’hui. Emmenés par celui qui refuse d’être considéré comme le chef de file de ce nouveau mouvement mais qui l’est quand même, François Bon, une douzaine d’auteur se sont livrés à l’exercice du Pecha Kucha. Je signale juste que l’on peut trouver le texte de l’intervention de François Bon, Paradoxes de la mutation numérique du livre, sur son site.

Le Pecha Kucha, donc… Un nom à coucher dehors pour un exercice aux contraintes simples et stimulantes : il s’agit de présenter 20 diapositives, pendant une durée de 20 secondes chacune, et de lire son texte pendant que défile le diaporama. La performance fait 6 minutes 40 pile. Le lien du texte avec les images est variable, poétique souvent, parfois surprenant, voire drôle… Jamais purement illustratif cependant.

Juliette Mezenc a proposé sa biographie d’écrivain web, exposant son cheminement d’auteur qui délaisse les circuits éditoriaux traditionnels pour faire entendre sa voix sur le web. Voici son Pecha Kucha :

`
Ecrire web : ou comment s’invente la littérature… par juliettemezenc`

Bien sûr, en assistant à ça, la prof que je suis s’est dit qu’il y avait certainement là matière à faire écrire ses élèves d’une nouvelle façon. Je n’ai pas encore proposé l’exercice tel quel à mes élèves, mais l’idée de ce diaporama réflexif sur l’écriture m’a beaucoup plu. J’ai donc proposé à mes élèves quelque chose d’un peu différent : faire la bande-annonce d’un livre, comme au cinéma. En effet, la bande-annonce est une forme qu’ils connaissent bien : donner les éléments principaux de l’intrigue, caractériser rapidement les personnages principaux, créer un rythme efficace, évoquer l’atmosphère de l’oeuvre grâce à un choix d’images et de musique pertinent, donner envie d’en savoir plus… Il n’y a pas eu besoin de beaucoup développer les consignes, ils ont tout de suite compris les attentes ! Le résultat est plutôt chouette…

Quelles conclusions tirer de cette expérience?

  • ça a relancé la lecture. Quand j’ai donné la bibliographie aux élèves et qu’ils ont eu choisi leur livre, la lecture n’a pas vraiment démarré, ou très mollement. Une fois que je leur ai expliqué en quoi consisterait la restitution, ils ont eu à cœur d’éblouir leurs camarades par des productions percutantes, ce qui impliquait bien évidemment une lecture du livre préalable…
  • ça a suscité cohésion et enthousiasme. La séance de projection a été un vrai moment de plaisir partagé. Les récalcitrants se sont sentis tout penauds de n’avoir rien à proposer, et, sans que je le leur demande, ont fait leur bande-annonce pour la séance suivante en demandant à ce qu’elle soit aussi projetée devant leurs camarades.
  • Il n’y a pas eu de note. L’évaluation a été faite par les élèves eux-mêmes, sur la clarté avec laquelle l’intrigue était présentée, la pertinence du choix des images et de la musique, l’efficacité du rythme, la gêne provoquée par une syntaxe ou une orthographe approximatives. Après voir visionné les bandes-annonces les plus réussies, certains élèves ont éprouvé l’envie de refaire la leur pour l’améliorer.
  • Autre bénéfice : la bibliographie était variée. Suite à la présentation, il y a eu des échanges de livres dans la classe, et des élèves se sont mis à lire les titres défendus par leurs camarades.
  • Dernière précision : ils ont utilisé Windows Movie Maker, et ça n’a posé de difficultés à personne. Ceux qui se sentaient le moins à l’aise ont été aidés par leurs camarades et ont fait des bandes-annonces très bien.

Maintenant il faudra que je trouve un moment pour leur proposer de réaliser un véritable Pecha Kucha, libre et créatif. Mais nous autres enseignants avons toujours du mal à lâcher la bride et laisser nos élèves s’exprimer dans des formes non scolaires. Ce qui est un grand tort…