Un atelier d’écriture en Seconde avec Éduthèque

La vidéo de l’expérience

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J’ai conduit toute l’année un atelier d’écriture créative en Accompagnement Personnalisé, niveau seconde. J’ai eu l’occasion de proposer aux élèves diverses contraintes d’écriture afin qu’ils puissent se confronter à la démarche de création. J’ai souvent été amenée à utiliser l’image comme support, cela permettait de lancer les élèves d’une manière moins contraignante qu’un extrait de texte.

Difficulté

Comme n’importe qui, je suis allé chercher mes images sur un moteur de recherche, et je les leur ai projetées au tableau. La démarche est simple, mais elle est aussi périlleuse, car nous ne respectons pas le droit lorsque nous faisons cela. Or l’éducation aux médias fait partie de nos missions maintenant. Aider les élèves à comprendre qu’internet n’est pas une zone de non droit, qu’il existe un savoir-vivre, voire une déontologie du web, est une nécessité. Ils seront des citoyens connectés, ils doivent avoir conscience des bonnes pratiques de ce nouveau monde.

Dans ces conditions, comment leur expliquer qu’il faut respecter la création des artistes, mais que nous, bon voilà, dans le cadre scolaire, on n’a pas vraiment le temps de se préoccuper de la question… Que leur fait-on comprendre dans ce cas ? Qu’il existe des règles, mais qu’individuellement, on peut bien s’en passer. Tant qu’on ne se fait pas prendre…

En plus, l’idée saugrenue de publier leurs magnifiques textes sur le site du lycée m’a traversé la tête. Après quelques temps, j’ai fini par le faire. Et pour dire vrai, lors des premières publications en ligne, je n’ai pas trop hésité à utiliser des images qui n’étaient pas toutes sous licence Creative Commons. Or là, le problème n’était plus seulement moral, il devenait juridique. Les auteurs des images auraient été fondés à demander réparation à l’établissement.

Que faire ?… C’est le supplice de Tantale : tous les documents imaginables sont à porté de clic, mais on ne peut pas y toucher. Très frustrant…

Puis vint Éduthèque

C’est alors que je découvre Éduthèque, un portail créé par le ministère (et plus concrètement par ma copine @drmlj…), qui donne accès aux ressources de différentes institutions. Pour ma part je me concentre sur l’offre Arts et Lettres, et je rentre dans les espaces dédiés du Louvre, du centre Pompidou, de la Cité de la Musique, de la RMN, de la BNF… À la découvertes de ressources que je pourrais utiliser pour mon atelier d’écriture.

Et pourquoi n’irait-on pas directement sur l’espace pédagogique des sites en question, pourrait-on se dire ? Et bien JUSTEMENT ! Parce qu’en passant par ce portail, on accède à des ressources dont les droits ont été négociés pour une utilisation pédagogique. Ce qui signifie que je peux utiliser les images que j’y trouverai en classe, voire les faire figurer sur le site du lycée en regard des textes de mes élèves, et ce, en toute tranquillité d’esprit. J’ajoute que j’ai été convaincue par la qualité photo des ressources, en très grande résolution, ce que l’on ne retrouve que de façon bien plus aléatoire sur un moteur de recherche…

Chacun son image, chacun son Ipad

Comment organiser concrètement l’atelier ? Je profite d’un prêt d’IPads par Créatice (service de prêt de matériel par l’académie de Versailles). Je décide de travailler sur le thème du manuscrit et de l’enluminure, sur rapport entre texte et image sur la page. Je demande aux élèves de se mettre dans la peau de l’enlumineur, du moine copiste, et d’écrire un monologue intérieur correspondant au moment où l’artiste compose sa page. Ils ne doivent pas être dans la simple description de l’image, pas dans son analyse, mais bien essayer d’imaginer les affres de la création au moment où elle s’opère. À cette fin il est important qu’ils choisissent eux-mêmes l’image sur laquelle ils vont s’exprimer, ils ne doivent pas être contraints de tous traiter le même document ; l’élection est une première appropriation.

C’est là que la tablette leur est utile. J’ai envoyé sur un espace collaboratif un certain nombre d’images que j’ai choisies, et ils peuvent les faire défiler, zoomer sur certains détails, rencontrer individuellement chacune des œuvres.

Échanges entre artistes

Enfin nous lisons les textes des uns et des autres. C’est un moment d’écoute réel, les élèves sont attentifs aux lectures de leurs camarades. Après chaque lecture, on échange sur l’écriture de l’auteur en herbe, on spécule sur ses intentions, et on essaye d’étayer nos hypothèses par des observations stylistiques. C’est simplement la démarche habituelle lorsque l’on analyse un texte en cours de français… Sauf que là, les élèves sont intensément mobilisés, en tant qu’auteurs, quand ils ont livré quelque chose d’intime et se découvrent impatients et fébriles de ce que l’on en dira, ou bien en tant que commentateurs, alors qu’ils tentent de déchiffrer avec le plus de justesse possible l’expérience d’écriture du camarade-auteur.

Leurs textes sont vraiment très beaux, je suis sincèrement impressionnée par le talent de certains, leur aptitude à opérer des rapprochements que je n’aurais pas imaginés. Mais au-delà de cette expérience créative qui leur donnera certainement confiance en eux, en leur capacité à écrire d’autres choses, mon espoir est qu’ils se persuadent de l’intérêt qu’il y a à analyser un texte en cours de français, qu’ils éprouvent véritablement le désir de comprendre ce qui fait qu’un auteur est grand, ce qui fait que son style nous touche.

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Rencontre avec Juliette Mézenc

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J’ai eu l’occasion de rencontrer Juiette Mézenc la semaine dernière à la BNF, lors d’une formation académique intitulée “Genèse et devenir du texte à l’heure du numérique” (et je remercie par la même occasion l’Académie de Versailles et la BNF qui aident activement les enseignants à trouver des repères dans ce nouveau monde virtuel); elle a parlé de ce que représente pour elle la littérature numérique, ainsi que sa conception du travail de l’écrivain, les changements et les permanences dans l’acte d’écrire aujourd’hui.

Préambule

Juliette Mézenc a commencé son intervention en affirmant que tous les écrivains sont “numériques” d’une façon ou d’une autre, ne serait-ce que par les recherches qu’ils effectuent nécessairement sur le web. Elle récuse la dénomination “écrivain numérique” au profit d'”écrivain”, tout simplement. Après tout, on ne parle pas d'”écrivain papier”… L’opposition entre la littérature numérique et la littérature papier lui semble relever de fausses polémiques. Une des réticences possible à la lecture numérique serait que l’on travaille essentiellement sur l’ordinateur, quel que soit son métier, et qu’au moment des loisirs, on peut avoir envie d’en sortir, de revenir au papier.

Pour Juliette, il ne faut pas confondre les oeuvres numérisées et la littérature numérique, qui, elle, propose des oeuvres spécifiquement numériques. Celles-ci se situent dans la continuité du papier, mais posent en plus des questions spécifiques, ou nouvelles, sur la notion d’oeuvre, d’auteur.

Parcours personnel

Juliette Mézenc a retracé les étapes qui l’avaient conduite à écrire presque exclusivement en ligne. Après avoir essuyé plusieurs refus auprès d’éditeurs traditionnels qui lui retournaient ses manuscrits, elle a ouvert un blog sur la recommandation d’amis. Peu convaincue au départ, elle s’est rapidement trouvée en contact avec une communauté d’auteurs qui avaient déjà investi le web, parmi lesquels l’incontournable François Bon.

Elle a alors découvert que l’écriture sur blog modifiait beaucoup de choses: en particulier les retours quasi immédiats de lecteurs sur ses écrits, que ce soit sous forme de commentaires ou par le relai des réseaux sociaux. L’écriture diariste qu’implique le blog l’a conduite à privilégier des formes courtes: c’est ainsi qu’elle tient Le Journal du Brise-Lames sur son blog Mots-Maquis, une chroniques de la jetée sétoise, près de laquelle elle vit. Son écriture s’est affirmée sur le blog.

L’écriture en ligne lui semble également favoriser une écriture “entre les genres”, selon son expression. Des formes hybrides émergent, à la limite de la poésie, du roman, de la nouvelle, de l’essai. Ce type d’écrit est peu défendu par les éditeurs traditionnels car une identification générique floue rend la commercialisation en librairie plus compliquée.

Le blog lui permet aussi d’“ouvrir l’atelier” de l’écrivain, de montrer les étapes du texte en devenir. Et cela a l’avantage de désacraliser l’acte d’écrire. Elle met en relation l’écriture numérique avec son activité de conduite d’ateliers d’écriture auprès de non-écrivains, ateliers qu’elle défend par ailleurs par le biais de son association MotsMaquis.

Des projets innovants

Juliette Mézenc a publié plusieurs livres numériques dont un, en particulier, a retenu mon attention: il s’agit de Poreuse, une oeuvre qui utilise vraiment les potentialités du numérique, en déconstruisant le cheminement linéaire traditionnel de la lecture. Le lecteur y est invité à emprunter plusieurs parcours de lecture.

Elle se livre aussi à des performances multimédias, comme cela a été le cas avec Étant Donnée, projet polymorphe, à la fois site, texte et performance, réalisé avec Cécile Portier et Stéphane Gantelet. On en arrive à la conclusion que l’écriture numérique bouscule les genres et les frontières.

Bref

Cette instabilité qui peut paraître inquiétante à l’enseignant en quête de repères à transmettre à ses élèves, semble au contraire formidablement féconde du point de vue créatif.

Alors tant pis, jetons-nous à l’eau, et nous aussi, lisons et écrivons numérique avec nos élèves!

Atelier d’écriture – Boscoréale et Braque

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Extraction du métal souterrain, gisement convoité que l’on a mis au jour à grand peine, que l’on a fondu, transformé en vaisselle ouvragée ;

L’argenterie retourne sous terre, ensevelie à nouveau sous les cendres du Vésuve après la catastrophe ;

Trésor du patricien, qui ne lui acheta pas la survie, qu’il aurait fondu en cas de besoin ;

C’est lui dont la chair s’est décomposée ; les coupes et les cuillères ont demeuré ;

Noire destinée des objets, qu’une noire colombe salue avec ironie ;

Petits squelettes dansants au bord des coupes, pleins de rien sous le volume évidé de leurs os ;

Vide des objets devenus inutiles qu’emporte le bleu sous-marin du ciel ;

Tandis que colliers et bracelets n’ornent nul bras, nul buste ;

Vitrine sans vie ;

Danse macabre des petits squelettes espiègles évidés du volume de leur chair ;

Petits memento mori qui disent « bois ! », qui disent « vis encore ! » ;

Squelettes en excroissance, mignonnement monstrueux, qui narguent là-haut des angelots sacrifiés, cupidons fessus ensevelis sous du noir matiéré ;

Et les visiteurs qui passent rapidement, aimantés par une Joconde qu’ils photographieront sans tenter de converser avec elle.

Pratiquer l’écriture créative en classe

Les ateliers d’écriture se popularisent, de nombreuses personnes de tous horizons y viennent à la rencontre de leur propre style, sans pour autant avoir forcément l’ambition de devenir écrivain. Affiner son écriture, devenir meilleur lecteur, échanger avec les autres participants, rencontrer des auteurs d’hier et d’aujourd’hui autrement… Autant de raisons qui me poussent à me demander si cette pratique n’aurait pas pleinement sa place en milieu scolaire…

L’écriture à l’école

Écriture scolaire VS écriture créative

L’écriture des élèves est principalement sollicitée en classe pour de la prise de note, des écrits scolaires répondant à des exigences formelles académiques, tels que le commentaire littéraire, la dissertation ou l’écrit d’invention. Mise à part l’écriture d’invention, les productions attendues sont essentiellement critiques, analytiques et réflexives. Les élèves ont rarement l’occasion de se couler dans les pas des grands auteurs pour exercer leur style personnel, ils ont rarement l’occasion d’adopter la posture de l’écrivain eux-mêmes. Ceci a pour conséquence une relation extérieure à la littérature, qui demeure un objet d’analyse et de réflexion uniquement : il est rare qu’une place soit faite au ressenti de l’élève, face à des oeuvres dont la dimension esthétique et sensible est souvent évincée au profit d’un ensemble de considérations lexicales, grammaticales ou rhétoriques. C’est l’approche traditionnelle. Mais une autre approche est possible en complément : celle des ateliers d’écriture en classe.

Écriture d’invention VS écriture créative

C’est ce que l’introduction de l’écriture d’invention dans les exercices du baccalauréat écrit avait pour but de faire lors de son instauration en 2001 : promouvoir une approche plus sensible, plus personnelle de la façon dont les élèves peuvent rendre compte de leur expérience de lecteurs. Cependant l’écriture d’invention et l’écriture de création (celle pratiquée au cours des ateliers d’écriture) ne partent pas des mêmes présupposés et donnent l’occasion de productions très différentes. En effet, l’écriture d’invention de type bac est destinée à être évaluée par une note : cela implique donc la définition d’un certain nombre de critères de notation afin de pouvoir sanctionner dans quelle mesure l’élève a réussi ou non l’exercice. Ces critères vont souvent reposer sur l’identification dans le corpus des quatre textes donnés à l’étude du genres (théâtre, roman…), de registres et de procédés stylistiques, que l’élève sera invité à introduire dans son propre texte après les avoir clairement identifiés. Le caractère littéraire d’un texte se trouve donc défini par un certain nombre de procédés considérés comme reproductibles. Or on sait bien que dans l’écriture, la « faute », « l’erreur » peuvent faire sens.

Dans le cadre d’un atelier d’écriture, le professeur peut donc ponctuellement sortir de son rôle de régulateur d’une langue normalisée pour laisser s’installer une expression plus spontanée, débridée et indépendante de tout critère de sanction, qu’elle soit positive ou négative. L’élève est alors invité à exercer sa créativité sous l’influence de grands auteurs, non pas à reproduire des pocédés préalablement analysés. Les notions de plaisir d’écrire et d’appropriation du style sont alors davantages sollicités. Il y a davantage d’investissement de soi dans l’écrit de cette manière. L’élève recherche certains effets sans prendre garde à en identifier ou à en nommer les éléments constitutifs. Comme le dit Véronique Breyer dans un article consacré à la promotion des ateliers d’écriture au sein d’établissements scolaires, « l’atelier est le lieu de l’inattendu, il ne s’agit en aucun cas d’obtenir un résultat précis issu d’un modèle attendu. Corrélatviement, l’attente est du côté du multiple, non pas de l’un modélisant »

Rencontre de son style, rencontre du style…

On peut proposer aux participants de conclure l’exercice de création par un retour critique sur les textes : les élèves sont en fin de compte invités à mettre en regard leur propre production et celle des grands auteurs. La découverte à travers leur propre expérience de similitudes avec les auteurs (dans la démarche, les effets, les procédés), les conduits à prendre conscience par la pratique d’éléments d’écriture qui font la spécificité d’un style. Le caractère pertinent de cette démarche inversée semble légitimé par la disparition de certaines questions d’élèves, du type : « est-ce que vous pensez vraiment que l’auteur a fait exprès d’utiliser une anaphore ici ? » L’existence-même d’un tel questionnement prouve que l’entrée dans le texte par l’analyse uniquement revient peut-être à commencer par ce qui devrait être la conclusion. Ce type de question semble indiquer que les élèves ont confusément l’intuition d’un auteur écrivant avec plus de spontanéité que nous, les professeurs, ne le laissons croire lorsque nous les initions à l’explication de texte, que la maîtrise des procédés n’est pas obligatoirement une condition préalable à l’entrée en écriture. C’est au contraire en pratiquant l’écriture créative en ateliers que les élèves comprennent l’intérêt de développer une écriture consciente des techniques qu’elle met en oeuvre. L’analyse vient renforcer le plaisir du texte, non l’assécher. On sait bien que les élèves vivent souvent le commentaire littéraire comme une grille de lecture artificielle, arbitrairement appliquée aux textes.

Exemple d’activité

Ci-dessous un exemple d’activité conduite avec des élèves de Première au cours de l’année scolaire.

Écrire dans un autre lieu

L’acte d’écrire, dans cette perspective créative, semble bénéficier d’une délocalisation : en effet, l’école est par définition le lieu de l’écrit scolaire. Accompagner les élèves dans un autre lieu pour les faire écrire est un bon moyen de les émanciper ponctuellement de tout critère d’évaluation. Ils se permettent d’écrire plus librement lorsqu’ils savent que leur texte ne sera pas considéré comme « bon » ou « mauvais », « juste » ou « faux » par le professeur.

Le texte de départ

Au cours d’une séquence sur les réécritures, les élèves ont abordé le mythe de Salomé. Un des textes qu’ils ont rencontré est l’extrait d’À Rebours (Huysmans), où le personnage principal, Des Esseintes, décrit le tableau de Gustave Moreau représentant la danse de Salomé devant Hérode. Le texte a été discuté librement en classe, sans que l’on cherche à en faire un commentaire organisé. Les élèves ont été ensuite invités à se rendre au Musée Gustave Moreau, à Paris, où ils ont pu découvrir ce même tableau. On leur a alors demandé de choisir une autre oeuvre de Gustave Moreau représentant un mythe, et d’écrire face au tableau, au sein même du musée. Aucune autre directive n’a été donnée : la consigne d’écriture était volontairement très vague, et à aucun moment il ne leur a été demandé explicitement de reproduire les procédés d’écriture mis en oeuvre par Huysmans dans l’extrait d’À Rebours.

Les productions des élèves

Les textes obtenus ont été publiés ensuite en ligne, en regard d’une reproduction du tableau choisi. Tous les élèves ont joué le jeu, et les textes étaient tous intéressants. Certains écrivains en herbe ont même révélé de vrais talents de plume, même si cela n’était pas l’objet de l’exercice.

Lien pour voir les textes des élèves:
À la façon de Huysmans, sur un tableau de Gustave Moreau

Commenter son propre texte

Une fois les textes publiés, nous sommes revenus en classe et avons alors commenté les productions des élèves. Beaucoup avaient plus ou moins consciemment utilisé des éléments d’écriture empruntés à Huysmans. Mais ce n’était pas leur objectif premier : leur première intention était véritablement de rendre compte de leur expérience du tableau et de proposer un texte personnel. Ils avaient pourtant utilisé pour certains des énumérations très longues tentant d’épuiser les nombreux détails des tableaux de Moreau, pour d’autres du vocabulaire sophistiqué qui leur semblait adapté aux multiples détails de l’image, pour d’autres encore une structure en deux partie (description du tableau puis rêverie libre sur le mythe), à la façon Huysmans, d’autres ont également éprouvé le besoin de terminer leur texte à la maison pour pouvoir rechercher les sources littéraires du mythe qu’ils avait choisi, ce que Huysmans fait également dans À Rebours… La mise au jour de ces éléments d’écriture réutilisés de façon intuitive par les élèves au départ a naturellement conduit à revenir au texte de Huysmans : c’est à ce moment que nous avons formalisé le commentaire littéraire. C’est en passant par les écrits des élèves que nous sommes revenus à celui de l’auteur : cela a permis de bien fixer les éléments d’écriture d’Huysmans, puisque les élèves en ont fait l’expérience dans leurs propres textes.

L’éducation aux médias

Certains élèves, particulièrement fiers de leur création, se sont inquiétés de la mise en ligne de leur texte, de la possibilité de le voir leur échapper. Cela a été l’occasion d’aborder la problématique des droits d’auteurs à l’heure du numérique, et de les informer sur les licences Creative Commons, les moyens de sécuriser leurs publications, mais aussi d’utiliser des images en ligne.

Les questions qui restent

La première limite qui est aparue est le risque d’intrumentaliser la production des élèves, pour en faire de simples prétextes à l’analyse du texte de l’auteur. Certains se sont éloignés du style d’Huysmans, et cela était parfaitement légitime, dans la mesure où il n’y avait pas de contrainte spécifiquement exigée. Tous les textes ont été commentés, et chacun a pu constater le caractère littéraire de son écrit.
La deuxième limite tient au fait que certains élèves ont éprouvé des difficultés à sortir de l’écrit scolaire, et ont produit des commentaires d’images analytiques, comme ils sont habitués à le faire en classe : adopter une posture d’écrivain ne leur a pas été possible cette fois-ci. Leurs textes ont cependant aussi été valorisés puisque certains points intéressants avaient été vus : on a essayé d’imaginer comment ces éléments auraient pu être mis au service d’une écriture plus créative que critique.

Conclusion

Les élèves ont aimé participer à cette expérience. Les textes n’ont pas été notés (comment noter un texte de création?), mais les commentaires qu’ils ont suscités ont permis un véritable questionnement sur l’écriture littéraire et une authentique rencontre avec le texte de l’auteur initialement choisi.

Beaucoup de choses sont possibles en atelier d’écriture, et cette pratique me semble définitivement avoir toute sa place à l’école…

Atelier d’écriture – Saint Ranieri

Sassetta_-_The_blessed_Ranieri_frees_the_poors_from_a_jail_Florence_-_LouvreSaint Ranieri libère les pauvres de Florence, Sasseta, 1437-1444. Musée du Louvre.

Matière brute du ciel sanglant, bois et or. Le silence d’un tabou que chacun a décoré de ses fantasmes, et qui se dépouille d’un coup, obscène.
Résurgence, régurgitation, accouchement d’un vieux bébé. Les fariboles se font silencieuses, la farandole se désintègre, évidence aveuglante du vide, la parabole a perdu sa moralité.
Le geste auguste ne fait pas renaître, il officialise. C’était beaucoup de souffrance ce noir silence. Un long repli. La porte n’est même pas fermée alors il est encore plus héroïque de s’évader.
Vieux tabou gris transgressé, évasion des fantasmes longtemps tus, les bonnes gens se détournent, se réfugient.Un cri jaillit de a roche, c’est une affirmation.
Écoulement, évasion non dissimulée. Les espaces fermés se trouent donc? Tandis que e monde virevolte. C’est un miracle! C’est un scandale…
Non, c’est un passage. Non, c’est une revendication. C’est une affirmation.

Atelier conduit par Cécile Portier

 

Atelier d’écriture – Le Peseur d’or et sa femme

Image

            Quentin Metsys, Le Peseur d’or et sa femme, 1514. Musée du Louvre

***

De riches objets abandonnés aux vieux papiers
Un grimoire fermé depuis longtemps
Une décoration sans nom pend à un clou
Un porte-feuille écorné qui craque
Une orange mûre, déjà brunissante, bientôt asséchée
Carafe de verre vide où se meurt discrètement le jour, anamorphosé.

Une balance répudiée se morfond
Une bougie éteinte à moitié consumée ne lui répond pas
Un calice de cristal coiffé d’orfèvrerie, aussi vide que la carafe.

Derrière la porte, c’est le murmure des ragots.

Un homme

Une femme

Un homme, manteau bleu usé tirant sur l’indéfinissable
Manchettes en vison pelé découturé, défroque fatiguée
Cadeau d’une femme que l’on ne regarde plus, que l’on ne voit plus.

On regarde l’or et les perles, on soupèse, on comptabilise
Coude assuré sur la table
Concentration machinale.

Une pièce d’or grisée ici.
Petits pesons là.
Le tas des écus attend son tour
Patience des objets.

Une femme, coiffe mal épinglée,
Eteignoir d’un visage alourdi de routine.
On ne cherche plus à se plaire.
Rêverie détournée de la parole sacrée, que l’on ne lisait pas de toute manière.

On regarde la richessse.
Pour ce qu’elle est.
Sans espérance d’en plus rien faire un jour.

Et un miroir, détourné des époux érodés.
Echappée de lumière sur l’église
Image convexe, ventrue, grosse du salut à venir pour ceux qui veulent bien voir.

Mais l’or a absorbé leur substance
Ils ne veulent plus voir
Is ne veulent plus regarder.
Ils se sont desséchés.

Atelier conduit par Pierre Ménard

Atelier d’écriture – Fond bleu piscine

Jeune Orpheline au Cimetière, Delacroix, 1824. Musée du Louvre.


Fond bleu piscine, carré blanc en écho au cadre doré

Identité limite : c’est une simple orpheline.
Suspendue à ses cimaises, surcadrée par la barrière,
Mal entourée de souffrants, naufragés, mourants.

Mais son regard de fugitive, même pas détourné.
C’est autre chose. Elle est plus que là. Elle voudrait être ailleurs.
Des croix dans le sol, mal faites, mal peintes,
Cyprès floutés à l’eau qui se diluent dans le ciel.
Un paysage qui se décompose à grands traits mous
Dans un blanc sale, désespérant.

Les yeux sans pupille, presque vers l’intérieur
Et la sclérotique immaculée ; exorbités de maladie, car de larmes on ne voit pas,
Et pourtant tournés vers le haut. Elle veut s’arracher au décor.
Elle a couru. Vêtement démis, pommettes rougies, bouche entrouverte.
C’est un regard de révolte, de défi, de colère et de vie,
Et ensemble de déréliction.

Les craquelures de la toile dessinent des marbrures prématurées sur ses tempes,
Coïncident bizarrement avec les veines bleutées que l’on voit parfois affleurer à la peau des blondes.
Petite paysanne aux tendons saillants dans le halètement de sa course. Petite piéta anonyme.

Atelier conduit par Pierre Ménard

Atelier d’écriture – Quelque chose à ne pas oublier de moi

ImageQuelque chose à ne pas oublier de moi, c’est le grand moment du départ. C’est le départ et la main dans la main, le lendemain qu’on ne peut croire qu’enchanteur. C’est l’union de deux volontés dans une seule certitude.

Quelque chose à ne pas oublier de moi, c’est l’euphorie d’une vie ne marche, un sourire non sourire mais détermination, et le bras balançant, métronome serein qui rythmera les conquêtes à venir.

Quelque chose à ne pas oublier de moi, c’est l’éternité de ma percée, sillage refermé depuis longtemps, mais dont on perçoit encore l’écho quand on tend l’oreille, en vaguelettes ténues.

Quelque chose à ne pas oublier de moi. Route qui s’ouvre, pas martial, marital, regard fixe embrassant l’avenir éphémère, sourire non sourire mais confiance inaltérable.

Quelque chose à ne pas oublier de moi, c’est l’absolu de mon espérance malgré l’impuissance de la matière, triviale, qui s’exténue sous le vent des siècles, écharde par écharde…

Atelier conduit par Anne Savelli

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