l’école et la discipline, le maître et le fouet

Je suis tombée aujourd’hui sur un article évoquant la dégradation alarmante en France de la discipline en classe parmi les pays de l’OCDE. Cet article m’a mise mal à l’aise, jusqu’à ce que j’identifie que c’était le mot-même de “discipline” qui m’embêtait. Cette notion ne serai-elle pas archaïque?

L’idée de “discipline” me pose problème en effet. Ce que l’on attend des élèves est à renommer de toute urgence car le mot est à bien comprendre. Pour préciser ce qu’il recouvre, je suis allée voir le Larousse en ligne. Voici la définition que j’ai trouvée (je surligne):

  • Branche de la connaissance pouvant donner matière à un enseignement ; matière : Les disciplines littéraires.
  • Ensemble de lois, d’obligations qui régissent une collectivité et destinées à y faire régner l’ordre ; règlement : Se plier à la discipline.
  • Aptitude de quelqu’un à obéir à ces règles : Élèves qui n’ont aucune discipline.
  • Obéissance, soumission aux règles que s’est données le groupe auquel on appartient : Il fait grève par discipline syndicale.
  • Règle de conduite que l’on s’impose, maîtrise de soi, sens du devoir : Il s’astreint à une discipline alimentaire très stricte.
  • Sorte de fouet utilisé pour se flageller dans un but de mortification et de pénitence.
La proximité des notions de “connaissance”, d’ascèse et de “mortification” sont choquantes en apparence, et on doit les mettre en lien avec l’idée de règle monastique d’où vient le mot “discipline”. On sent que cette notion a développé ses diverses orientations sémantiques à partir de ce modèle monastique médiéval. Ce modèle, supposant l’acquisition d’une érudition quantitative, la mortification des corps, l’obéissance à la règle de l’ordre monastique, est-il encore d’actualité? Un bon citoyen doit-il se conformer à cet idéal-là de nos jours?
Je suis donc allé voir, par curiosité et par honnêteté intellectuelle, quels étaient les pays de l’OCDE ayant un fort score en matière de “discipline” d’après l’enquête PISA: on y trouve le Japon et la Corée, les pays asiatiques étant globalement assez bien représentés. Comme je souhaite découvrir quel est le secret de ces pays qui réussissent là où nous flirtons avec la dernière place revenant à la Tunisie, je découvre que le Japon a produit une loi en 2013, visant à clarifier la distinction entre discipline et châtiments corporels. La Corée quant à elle a interdit en 2011 les châtiments corporels sur les élèves, laissant les enseignants “désemparés” apparemment… Évidemment je fais un raccourci entre le fantasme d’une salle de classe où de petits soldats reconnaissants ingurgitent benoîtement le cours magistral de leur enseignant et ces interdictions récentes des châtiments corporels dans des pays où la notion de “discipline” semble encore résister. Néanmoins il est difficile de voir de lien entre ces deux notions.
L’épanouissement individuel, l’exercice de l’esprit critique et l’insertion de l’individu dans le collectif ne sont-ils pas plutôt aujourd’hui des éléments qui construisent le futur citoyen, en lien avec le système démocratique dans lequel nous évoluons, et qui, lui, suppose un exercice régulier de la parole et du débat? Comment favoriser l’apprentissage du débat contradictoire, de l’écoute de l’autre, si le silence reste la référence?

Plutôt que ce fantasme de restauration d’un âge d’or imaginaire où la discipline aurait existé à l’école, comment penser la mise en oeuvre dans l’école d’espaces de mise en débat et d’apprentissage de la démocratie?

N’interdisons pas les bavardages: créons des espaces de débat. Apprenons aux élèves à s’écouter, à s’entraider, à décider entre eux d’un consensus dans l’intérêt général: c’est un modèle qui me plaît davantage pour la société de demain que le silence soumis, la performance individuelle au détriment des autres, la pénitence pour ceux qui ne parviennent pas à conserver une posture parfaitement immobile et silencieuse sur une chaise 8 heures par jour.
 
Mise à jour le 3 avril
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Credo

J’écoutais l’autre jour une conférence de Michel Serres, qui m’a éblouie. On peut la trouver ici. Il y explique en gros que nous sommes en plein dans une révolution prodigieuse, qui n’a eu d’égale dans l’histoire de l’humanité que l’invention de l’écriture ou celle de l’imprimerie. Je ai regardé cette conférence deux fois. Parce qu’après la première, je tentais de répéter les idées de Michel Serres à tout le monde, et que c’était très approximatif, plein de trous et peu convainquant du coup, malgré mon enthousiasme… Je l’ai donc revue, et j’ai acheté Petite Poucette où il développe les mêmes idées… Il y explique à quel point l’ère que nous inaugurons est exaltante, que nous poursuivons un processus d’externalisation du savoir amorcé avec l’avènement de la parole. Il y parle de Saint Denis portant sa tête dans sa main, de Montaigne, d’histoire naturelle, juridique, de géographie, de science et de nouvelle façon de savoir, d’être citoyen. Il y parle d’une révolution mondiale, d’une nouvelle ère de l’humanité.

Et je me disais: nous sommes à jamais les derniers pionniers de cette ère nouvelle. Personne ne foulera plus le sol numérique pour la première fois après nous. Les enfants qui naissent depuis une vingtaine d’années sont déjà natifs de ce nouveau monde. Nous sommes les derniers migrants, les tout derniers primo-arrivants.

Et de ce fait il nous incombe la responsabilité prodigieuse d’inventer ce monde nouveau, de le défricher, de l’explorer, parfois à nos risques et périls. Nous nous devons même d’échouer s’il le faut, afin que d’autres trouvent le bon chemin. Nous devons inventer. Car dans cet univers que nous construisons au moment-même où nous le découvrons, créer n’est plus un “atout”, créer n’est plus un “plus” qui améliore le quotidien. Créer est un devoir, une obligation morale envers les générations qui arrivent. Nous ne pouvons pas rester sur le rivage et observer la forêt vierge avec effroi: nous devons nous engager.

Quand j’ai débuté il y a quelques années, j’étais jeune et pourtant déjà désenchantée. Je pensais souvent avec nostalgie et mélancolie à l’époque de mai 68 que je n’avais pas connue, je regardais tous les reportages sur le sujet. Et j’enviais cette génération qui dut s’engager, sans alternative. Choisir de changer le monde – ou pas! Mais choisir. Et assumer ce choix par la suite. J’étais désenchantée comme un enfant du siècle, siècle de bonheur doucereux, tiède et mou. Mais je me sens chanceuse aujourd’hui, car la révolution de ce siècle numérique dont nous faisons partie est grande comme le monde, grande comme l’humanité.

Je suis avec avidité les blogs de personnes remarquables qui tentent de penser cette révolution en marche, universitaires, auteurs, enseignants… J’essaie de comprendre les enjeux, les nouveaux concepts qu’ils définissent. et je ne comprends pas toujours tout, je dois bien l’avouer… Mais je veux faire mon travail de prof, améliorer ma façon de transmettre. Permettre aux élèves de collaborer davantage, de créer davantage, de s’entraider davantage. Individualiser au maximum leur épanouissement intellectuel et humain.

Ceci est notre nouveau monde numérique, les modèles qui fonctionnaient dans l’ancien monde deviennent irrémédiablement obsolètes. Alors sautons à pieds joints, engageons-nous totalement dans ce monde en marche, n’ayons pas peur de l’inconnu… Créons!

Littérature numérique

J’ai visité mercredi dernier l’exposition Les littératures numériques d’hier à demaindans le petit espace Labo.Bnf (du 24 septembre au 1er décembre 2013). L’occasion de faire un point sur un genre, une forme en devenir.

4 types de littérature numérique semblent pouvoir être distingués:

  • la génération de texte, fonctionnant sur le modèle de Cent mille Milliards de Poèmes, de Queneau. Jean-Pierre Balpe , un des précurseurs, en explique le fonctionnement, de la conception au codage. Dix prolégomènes à une  littérature générative On peut trouver des exemples de poèmes générés grâce à un programme sur son blog.
  • les animations textuelles, comme La Petite Brosse à dépoussiérer la fiction, de Philippe Bootz, où l’on doit sans cesse déplacer a souris sur ‘écran pour découvrir le texte, qui se recouvre peu de temps après, donnant une forme de poésie visuelle numérique.
  • les hypertextes de fiction, reposant sur la fragmentation, la multiplication des points de vues, Conduit d’aération. L’idée reste de pouvoir suivre un fil narratif. Les éléments de la fiction sont tissés dans une perspective logico-temporelle, mais les points de vue sur la fiction sont multipliés. Les hyperliens permettent des sauts temporels à la façon des fictions traditionnelles. D’autres hyperliens permettent de suivre un personnage, ou de multiplier les points de vue, explorer les aspirations personnelles du personnage. Les médias additionnels sont philtrés et flous, mêlant documents d’archive et productions originales.
  • les oeuvres fusionnelles, mélangeant les médias, et là j’ai envie de citer Anne Frank au pays du manga, une BD interactive produite par Arte et créée par Alain Lewkowicz. Mêlant dessins, photographies, sons et vidéos, l’oeuvre retrace le parcours de ses auteurs au Japon, où le journal de la petite fille d’Amsterdam est un bestseller depuis longtemps, au point que l’histoire a été adaptée en manga. Les auteurs s’interrogent à travers une production mutimédiatique sur la mémoire de la seconde guerre mondiale dans la société nipponne. 

Plusieurs révélations m’ont frappée au cours de cette visite: la première est que la littérature numérique n’est pas une nouveauté, elle existe depuis la naissance des ordinateurs, soit dès la fin des années cinquante. Elle déplace la notion d’auteur, qui est dans ce cas également un programmeur. L’auteur n’est souvent plus unique, tant ces oeuvres complexes nécessitent la collaboration de divers talents. Enfin ces oeuvres s’inscrivent dans une continuité (Mallarmé, Apollinaire et Queneau notamment) et questionnent la notion de texte. Au point de redéfinir peut-être l’idée de littérature, qui ne serait plus uniquement textuelle, mais visuelle, sonore, interactive et multimédiatique.

Pour une schizophrénie raisonnée

C’est un lieu commun aujourd’hui de dire que la sphère privée est menacée par l’internet et les réseaux de communication. Menacée, elle l’est à deux titres: on sait qu’elle peut n’être plus privée du tout, tant on a tendance à exposer et à mettre en scène ses loisirs, sa famille, ses vacances ; mais elle est menacée également de n’être plus un espace-temps dissocié de la vie professionnelle, puisque le flux d’information vient à nous en permanence, où que nous soyons, et de manière non discriminée. En tant qu’enseignant, on connaît déjà cette immixtion de la vie professionnelle dans l’espace-temps privé; mais aujourd’hui la frontière est davantage floutée encore par la multiplication des moyens de communication, et leur immédiateté. Quel prof n’a pas encore donné son adresse e-mail à ses élèves? Aux parents de ces jeunes? Qui ne reçoit des des invitations à dîner ou n’organise ses week ends par le même canal qu’il reçoit des informations sur les mutations, ses convocations à des stages, un e-mail de son inspection? “Et l’administration qui nous envoie des messages à 11h du soir en plus!!!” entendais-je encore, médusée, ces derniers jours. Oui, la situation de communication a évolué. C’est le moins qu’on puisse dire…

Car autrefois, à l’époque ancestrale du téléphone (filaire, et à cadran…) on n’appelait pas à certaines heures; en effet, le savoir-vivre contraignait à certaines règles plus ou moins tacites qui pouvaient vous classer bien vite dans la catégorie des goujats impossibles en cas d’impair: par exemple, on n’aurait jamais appelé un domicile privé le samedi entre 13h et 15h. Et oui, après déjeuner, madame se repose, monsieur jardine, ou ils font ce qu’ils veulent, enfin bref, on n’appelait pas parce qu’on était à peu près sûr de déranger. Mais aujourd’hui le problème a disparu, car qui téléphone encore au XXI° siècle? Alors du coup rien n’empêche d’envoyer un e-mail le samedi à 14h. Ou à 2h du matin. La responsabilité du dérangement incombe au destinataire désormais, plus à l’émetteur. A lui de couper les alarmes signalant l’arrivée d’un message s’il souhaite être tranquille. À lui de se discipliner pour déterminer quel moment et quelle durée il souhaite accorder aux messages qu’il reçoit.

L’envahissement de la sphère privée n’est pas le fait d’internet, mais bien plutôt de notre manque d’éducation. Je dis bien “manque d’éducation”, avec toute l’ambiguïté que porte l’expression, entre manque d’instruction quant aux usages de base, et manque de savoir vivre élémentaire en société. Autrement dit, personne ne nous a appris à nous servir des nouveaux moyens de communication (et pour cause), alors du coup, nous faisons plus ou moins n’importe quoi. Et simultanément, nous, les profs, avons la responsabilité d’enseigner aux adolescents les bons usages numériques. Le comble du paradoxe, quoi… Deux réactions possibles que j’ai pu constater de la part des collègues: le refus pur et simple de l’outil (“internet c’est le mal”, oui, il y en a encore…), ou alors le tâtonnement à l’aveugle, en acceptant l’inévitable marge d’erreur que peut comporter la démarche empirique. L’institution ne nous donne pas de protocole bien clair et prescriptif quant aux bons usages du net, et comment le pourrait-elle tant son fonctionnement pyramidal apparaît d’une lourdeur désormais hippopotamesque au regard de la rapidité avec laquelle les choses évoluent? Cette réflexion, nous devons bien la conduire nous-même, en nous confrontant à l’exercice de la prise de parole publique sur l’agora de la toile. Nous ne pouvons pas nous contenter de pointer du doigt les erreurs de nos élèves; nous ne pouvons pas simplement prendre un air navré et/ou scandalisé quand on apprend qu’une vidéo prise à la volée en classe a été mise sur Youtube; nous ne pouvons pas considérer qu’un conseil de discipline est la réponse appropriée à des insultes proférées sur Twitter. Si la sanction est bien nécessaire au regard de tels débordements, elle ne peut arriver qu’en dernière instance, et seulement si les règles ont été clairement formulées au départ. Et c’est bien là que le bât blesse. Nous n’expliquons pas aux élèves quel est le bon usage, la bonne posture, la bonne situation de communication. Pourquoi? Parce que nous ne pratiquons pas nous-mêmes, parce que ces outils nous font peur, parce que nous n’en voyons que la partie problématique des incidents relayés par les médias. Il me paraît donc important, voire même capital, que nous investissions en tant que professeurs des lieux comme Facebook, Twitter et tous les réseaux sociaux afférents (au risque de découvrir au passage la formidable richesse et l’incroyable vitalité de ce monde où l’information circule à la vitesse de l’éclair). Il est déterminant que nous fassions l’expérience du mélange des genres, du compte privé qui contamine tout à coup une application utilisée à des fins professionnelles, laissant apparaître en réunion une photo peu glorieuse ou un commentaire malheureux, mais indubitablement de notre fait, rédigé dans un français consternant, ou alors ce moment merveilleux où un ami poste des photos de vous, au bord de la mer, alors que vous êtes supposé être “malade” pour une réunion de famille. C’est là qu’on se dit “Oups!… Je vais dissocier mes comptes…”

Car tous les réseaux sociaux proposent une connexion grâce à un réseau préexistant. Pourquoi créer un nouveau login et encombrer sa mémoire d’un nouveau mot de passe, quand en un clic on peut être connecté via Twitter ou Facebook? La paresse fait qu’on se laisse parfois aller à la facilité, et que du coup on permet la mise en relation d’une multitude d’informations nous concernant. Pour citer un exemple, il y a quelques semaines, Hotmail est devenu Outook. Quelle n’a pas été ma surprise de constater que ma photo de Facebook était désormais associée à mon compte Hotmail! J’ai dû chercher comment ôter cette photo, il m’a fallu aller consulter des forums. Bref, ça ma pris quelques instants. Mais ma mère (que je prends comme exemple facile d’utilisateur peu autonome) n’a pas su s’en sortir toute seule; elle a vu ses comptes communiquer, sans avoir la main sur ses informations personnelles qui ont transité allègrement et en toute autonomie d’un lieu à l’autre. Comme beaucoup, elle a subi cette situation, et a vu des éléments la concernant circuler sans qu’elle n’en ait la maîtrise.

Bref, il apparaît clairement qu’un des enjeux de notre existence personnelle sur le net aujourd’hui, est de bien identifier le statut de la trace que l’on y laisse inévitablement. C’est là qu’il convient de développer une schizophrénie assumée et raisonnée. La question de l’identité numérique, une fois qu’on se l’est posée,  conduit à la conclusion qu’il faut se démultiplier en plusieurs instances autonomes, hermétiquement dissociées les unes des autres autant que faire se peut. On choisit d’émettre certaines informations en tant que personne publique, d’autres en tant que personne privée. On se crée un pseudo, ou on publie sous son vrai nom. Et du côté de la réception, on multiplie également les interfaces, afin de décider en conscience de ce que l’on fait au moment ou on s’installe devant son ordinateur: on travaille ou bien on s’accorde un moment de loisir. Cela nécessite d’identifier, de discriminer et enfin de hiérarchiser l’arrivée ainsi que l’émission du flux de données. Mais n’est-ce pas là un des enjeux principaux de l’évolution en cours, savoir trier l’information? Une réflexion nécessaire, et voilà où j’en suis aujourd’hui.

Work in progress, et réflexion en cours…

Du (nouveau) savoir-vivre épistolaire

Hier, j’ai envoyé une lettre. Par la poste.

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J’ai eu l’impression de faire un truc presque aussi anachronique qu’allumer un feu à la pierre à silex pour cuire mon steak. D’un autre côté, c’était chouette, j’aimerais bien le refaire… Bon, pas de panique, je suis trop jeune pour tomber dans de la nostalgie façon “c’était mieux avant”, “le bon vieux temps où on donnait du temps au temps” et tout…

Tout ça pour dire que l’épistolaire revient à la mode, mais dans sa version 2.0, il comporte quelques subtilités et nuances qui, si elles sont mal maîtrisées, peuvent valoir de fâcheux malentendus. Évitons de nous fâcher, faisons preuve de savoir-vivre…

Avec les élèves: Leur demander de trouver un autre pseudo que “princessechocolat” ou “bogoss_du_95”, un par exemple (soyons fous!) qui comporte leur nom et leur prénom… Éviter les “lol”, “mdr” et autre “tmtc” (celui-là, je l’aime beaucoup…), un petit “madame” au début, un petit “cordialement” à la fin, enfin franchement, ils ne sont pas susceptibles alors profitons-en, parce que ce n’est pas toujours le cas des interlocuteurs professionnels!

Là, différents travers.

Le paranoïaque: c’est celui qui abuse du champ Cci, et vous vous retrouvez avec un message dont vous savez qu’il a été envoyé à un certain nombre d”undisclosed recipients”, impression désagréable… Sauf en cas de risque d’espionnage industriel ou de retour de la guerre froide, je ne vois pas trop le but recherché.

Au contraire, on a le “reply to all” compulsif. Là, c’est une suite encombrante de “ok”, “super”, “bien reçu” qui s’empilent dans votre boîte alors que vous vous en fichez royalement. Au début ça agace, après ça énerve pour de bon, et au bout d’un certain nombre (qui peut varier selon le seuil de tolérance de chacun et/ou le degré de pourrissement de sa boîte mail) de messages ineptes, sans intérêt, ou monosyllabiques, on peut arriver au troisième cas de figure.

Le règlement de compte multidestinataire. Là, le handicapé de la répartie trouve son agora, il peaufine ses répliques, surmonte son trac car l’auditoire est loin derrière l’écran, et ça peut donner quelques moments jouissifs pour les amateurs de jeux du cirque verbaux (ok, je plaide coupable, j’aime bien…)

Il semblerait aussi que certaines sensibilités hiérarchiques puissent être heurtées par l’ordre d’apparence des destinataires. Attention à ne vexer personne, respectons les prérogatives, et s’il y a un doute, y a qu’à reprendre la solution du paranoïaque! De même, celui qui se retrouve en copie conforme peut être chiffonné de n’être considéré que comme un interlocuteur secondaire. Oui, la vie sur le web est aussi compliquée que la vraie vie…

Autre facétieux de l’e-mail, celui qui vous laisse la surprise du contenu, en ne mentionnant aucun objet… Je ne parle même pas de celui qui double son envoi, en intitulant son nouveau message “avec la pièce jointe, c’est mieux!” Mais comme cette blague est drôle et surtout inédite…

Pour l’anecdote, (mais il faut bien que quelqu’un le dise):

Y a des polices à bannir, franchement, utilisez les polices de base, y a pas de graphologie pour les textes tapés, vous ne montrez pas votre vraie personnalité en écrivant bizarrement, vous fatiguez juste les yeux de votre lecteur…

La prochaine fois, je parlerai de la Doodle-mania, qui comporte également un fort risque d’overdose…

Les fan-fictions au XVI° siècle (ou quoi de neuf les jeunes)

Depuis que j’ai appris que cette bouse-buzz de Fifty Shades était en fait au départ une fan-fiction tirée de Twillight, ça n’a pas changé ma vie.

(Oui, l’info honteuse divulguée comme ça l’air de rien dans la phrase précédente est que dans un moment d’égarement vaguement égrillard, j’ai succombé à la tentation du stupre soft, avec à ma décharge la pauvre excuse de mauvaise foi que ça ferait progresser mon anglais. Je passe sur la consternation exhaustive qui s’ensuivit…)

Bref donc, les fan-fictions. Ces développements inventés par des fans souvent jeunes à partir de livres, séries ou films, voire même jeux vidéos ou mangas, qui évoquent l’avant ou l’après de la trame originale, qui étoffent des personnages secondaires, font partir l’intrigue dans des directions complètement différentes… Elles sont publiées sur des sites qui les regroupent, selon le Fandom duquel elles se réclament (comprenez l’univers, voire le genre, voire un peu des deux). Les auteurs amateurs s’entraident, se relisent, s’initient les uns les autres à l’écriture, et se voient souvent offrir des conseils d’écrivains reconnus (enfin américains quoi…), des outils comme des dictionnaires, conjugueurs etc. La diffusion de ces écrits ne fait pas l’objet d’une quelconque commercialisation, et pose donc la question du copyright; certains auteurs y sont favorables, d’autres opposés.

Un site en anglais: http://www.fanfiction.net/, un autre en français: http://www.fanfic-fr.net/

Mais quoi de neuf, les jeunes, ai-je envie de dire??? Il est de notoriété publique que Cervantès lui-même s’est fait confisquer son Don Quichotte par un fan probablement impatient voir sortir le tome 2… Ce qu’on appelle une suite apocryphe quand on veut faire genre. Le coupable serait un certain Avallaneda, le forfait, commis en 1614. Le fan-fou reprend les personnages d’origine et exploite sans vergogne le programme narratif proposé par Cervantès à l’issue du tome 1, avec quelques libertés, comme par exemple celle-ci:  Don Q. ne serait plus amoureux de Dulcinée… C’est alors que reprise de contrôle de Miguel, tâcle défensif, remise en jeu, et but à domicile. (Oui je m’enflamme…) Cervantès propose un deuxième tome 2, mais l’authentique, le vrai! On y voit même l’hidalgo rencontrer des lecteurs qui se délectent du faux tome 2 dans une taverne. Il leur dit bien clairement que c’est un gros tissu d’inepties, que si si, il aime toujours Dulcinée.

Voilà. Pauvre Cervantès, obligé de pondre un chef d’oeuvre pour défendre son personnage, là où il aurait suffi d’inventer le droit d’auteur avec 200 ans d’avance… Les impertinents suiveurs qui s’emparent des oeuvres qu’ils aiment sont-ils si malfaisants? Ou alors ces fanfics, et autres suites apocryphes ne sont-elles pas au contraire un signe de la formidable vitalité de personnages, d’oeuvres, de la littérature, en définitive? Et y en a encore qui se plaignent que les jeunes ne lisent ni n’écrivent plus…

Dans le prochain billet, je vous expliquerai que Cyrano de Bergerac est la préincarnation de Steve Jobs.

Ctrl C/ Ctrl V par Montaigne

Oui, le plagiat par anticipation, ça existe. C’est pas moi qui le dit, c’est Pierre Bayard. Par exemple, il explique ici comment Maupassant a plagié Proust, c’est dingue. Du coup je me sens autorisée à dire que Montaigne nous parle assez longuement de cette pratique webesque bien naturelle qu’est le copier-coller, dans ses Essais. Bon lui, il fait ça au marteau et au burin, certes. Façon proto-taggeur, ce délinquant. Mais il grave bien des citations aux murs et au plafond, SANS PAYER DE DROIT D’AUTEUR! Ouuuuhhhh….. le vilain!

Et n’est-ce pas ce que font nos élèves quand ils sont désarmés par un sujet de devoir? Ne vont-ils pas tranquillement à cette grande soirée open bar du savoir qu’est le net, où ils se grisent de plus ou moins bons devoirs-déjà-faits, façon je me mets une tête à la vodka-redbull frelatée (alors qu’une coupette de Moët…) Ou bien c’est que les profs ne savent pas discerner chez leurs ouailles zélées cet hommage vibrant à l’humanisme qui consiste à emprunter, citer, louer leurs nobles prédécesseurs. La barre Google a supplanté les poutres de la librairie. Enfin, façon de dire… Parce que c’est de la poutre vermoulue le plus souvent, j’avoue… En effet force est de constater que monsieur Google manque parfois cruellement de discernement, et leur propose plus du dissertationsgratuites.com que du Cicéron ou du Virgile.

Quel prof n’a jamais vu un bon texte surgir tout à coup au beau milieu d’une copie poussive et fort mal engagée? Nous prenez-vous pour des couillons, chers élèves? Croyez-vous que nous consacrions une vie d’ascèse, dans le dépouillement, à philosopher au fond de notre tonneau??? Non. Nous avons l’eau chaude, et aussi internet. Et même qu’on sait s’en servir. Mais Michel a déjà fait cette expérience en 1580:

Il m’advint l’autre jour de tomber sur un passage de cette sorte : j’avais traîné, en languissant, sur un français si exsangue, si décharné, si vide de matière et de sens que ce n’était vraiment que des mots. Au bout d’un long et ennuyeux chemin, je rencontrai un passage fort riche et d’une hauteur s’élevant jusqu’aux nues. Si j’avais trouvé la pente douce et la montée un peu longue, cela aurait pu constituer une explication. Mais j’étais devant un précipice si abrupt et si vertical que dès les six premiers mots, je compris que je m’envolais vers un autre monde ; et de là je découvris la fondrière d’où je venais, si basse et si profonde, que je n’eus plus jamais le cœur d’y redescendre. (De l’Institution des enfants, I,26)

Comme Michel, on a tous eu un jour entre les mains une copie-pillage…

Alors, le recours? Le pilori? Le goudron et les plumes? L’humiliation publique pour l’impétrant en stigmatisant sa pauvre tentative d’escroquerie bien naïve? Que non… Encourageons-le à lire la suite de ce que dit Montaigne..

En ce qui me concerne, agir ainsi est donc la dernière des choses que je voudrais faire, et je ne fais parler les autres que pour mieux m’exprimer moi-même.

Oui,c’est beau.

Cher élève, fais comme Michel, va sur internet, et butine, telle la petite abeille, toutes les fleurs du world wide jardin, qu’elles soient vils pissenlits ou rares roses bien dissimulées… Mais ne reviens pas avant d’avoir fabriqué ton propre miel, car c’est lui que je veux déguster…